VYĀSA, Bhagavad-Gītā (Chant du Bienheureux) (v. – 500)

In VYĀSA, La Bhagavad-Gītā, Traduction Camille Rao et Jean Herbert, Collection Espaces Libres, Spiritualités Vivantes, Éditions Albin Michel, 1970

“Fais que l’affliction et le bonheur, la perte et le gain, la victoire et la défaite soient égaux pour ton âme, puis jette-toi dans la bataille ; ainsi tu ne pécheras pas.” 

VYĀSA, Bhagavad-Gītā, 2, 38

Par-delà les changements, l’esprit immortel du monde


Le Bienheureux Seigneur (Krishna) dit :

2. – D’où te sont venus cet accablement, cette souillure, cette obscurité d’âme à l’heure de la difficulté et du péril, ô Arjuna ? Telle n’est pas la voie chère à l’homme âryen (noble) ; cet état ne vient point des cieux ni ne peut conduire aux cieux, et sur terre il aliène la gloire. (…)

Arjuna dit :

7. – C’est ma pusillanimité qui chasse de moi ma vraie nature héroïque ; tout mon être a conscience de s’égarer dans sa vue du bien et du mal. je Te demande quel peut être le mieux – dis-le moi nettement. Je prends refuge en Toi comme Ton disciple ; éclaire-moi. (…)

Le Bienheureux Seigneur dit :

11. – Tu pleures ceux que tu ne devrais pas pleurer, et cependant tu dis des paroles sages. L’homme éclairé ne s’endeuille ni pour les vivants ni pour les morts.

12. – Il n’est pas vrai qu’il y ait eu un temps où Je n’étais pas, ni toi, ni ces rois des hommes ; il n’est pas vrai non plus qu’aucun de nous doive jamais, dans l’avenir, cesser d’être.

13. – Comme l’âme passe physiquement à travers enfance et jeunesse et vieillesse, ainsi passe-t-elle à travers les changements de corps. Cela ne saurait troubler ni aveugler l’homme qui trouve en soi sa paix.

14. – Les contacts matériels, ô fils de Kuntî (Arjuna), qui donnent le froid et le chaud, le plaisir et la douleur, choses éphémères qui vont et viennent, apprends à les supporter, ô Bhârata.

15. – L’homme que ces choses ne troublent ni n’affligent, ô Coeur de lion entre les hommes, l’homme ferme et sage qui demeure égal dans le plaisir et la douleur, celui-là se rend digne de l’immortalité.

16. – Ce qui réellement existe ne peut cesser d’exister ; de même ce qui est non-existant ne peut commencer d’exister. La fin de cette opposition d’être et de non-être a été perçue par ceux qui voient les vérités essentielles

17. – Sache-Le impérissable, Ce par quoi tout ce monde est étendu. Qui peut tuer l’esprit immortel ?

18. – Les corps limités ont une fin, mais ce qui possède et emploie le corps est infini, illimitable, éternel, indestructible. Ainsi donc, ô Bhârata, lutte !

19. – Celui qui regarde ceci (l’âme) comme ce qui tue, et celui qui pense que ceci est tué, ni l’un ni l’autre ne perçoivent la vérité. Ceci ne tue pas, ni n’est tué.

20. – Ceci ne naît ni ne meurt, et ce n’est pas une chose qui un jour commença d’exister, et qui, s’en allant, ne reviendra jamais plus à l’existence. C’est non-né, ancien, éternel ; ce n’est pas tué lorsqu’est tué le corps.

21. – Celui qui Le connaît comme l’existence spirituelle éternelle, immortelle, impérissable, comment cet homme peut-il tuer, ô Pârtha, ou faire tuer ?

22. – L’âme incarnée rejette les vieux corps et en revêt de nouveaux, comme un homme échange un vêtement usé contre un neuf.

23. – Les armes ne la peuvent pourfendre, ni le feu la consumer, ni les eaux la pénétrer, ni le vent la dessécher.

24. – On ne saurait la pourfendre, on ne saurait la brûler, on ne saurait la mouiller ni la dessécher. Stable éternellement, immobile, pénétrant tout, elle est pour toujours et à jamais.

25. – Elle est non-manifestée, elle est impensable, elle est immuable ; ainsi est-elle décrite (par les Shrutis (textes sacrés)) ; donc, la connaissant telle, tu ne devrais point t’affliger.

26. – Même si tu penses que ceci (le moi) est constamment sujet à la naissance et à la mort, même ainsi, guerrier au bras puissant, tu ne devrais point t’affliger.

27. – Car certaine est la mort pour qui est né, et certaine la naissance pour qui est mort ; c’est pourquoi ce qui est inévitable ne devrait te causer d’affliction.

28. – Les êtres sont non-manifestés en leur commencement, manifestés au milieu, ô Bhârata ; non-manifestés sont-ils encore dans la désintégration. Qu’y a-t-il là d’affligeant ?

29. – Cela (le Moi, l’Un, le Divin), nous le regardons, nous en parlons et nous en entendons parler comme du merveilleux au-delà de notre compréhension ; car d’après tout ce que nous en ont appris ceux qui ont la connaissance, nul mental humain n’a jamais connu cet Absolu.

30. – Cet habitant dans le corps de chacun est éternel et indestructible, ô Bhârata ; c’est pourquoi tu ne dois pleurer aucune créature.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 2, 2-30 (pp. 39-47)

Face au changement, l’équanimité


Le Bienheureux Seigneur dit :

38. – Fais que l’affliction et le bonheur, la perte et le gain, la victoire et la défaite soient égaux pour ton âme, puis jette-toi dans la bataille ; ainsi tu ne pécheras pas.

VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 2, 38 (p. 49)

Pratiquer l’union (Yoga) à partir de la connaissance de la réalité (Sâmkhya) : l’action juste


Le Bienheureux Seigneur dit :

39. – Telle est l’intelligence (la connaissance intelligente des choses et la volonté) qui t’a été déclarée dans le Sâmkhya (analyse de la réalité) ; écoute maintenant ce qu’enseigne le Yoga (pratique de l’union), car si tu es en état de yoga, par cette intelligence, ô fils de Prithâ, tu rejetteras la servitude des oeuvres.

40. – Sur cette voie nul effort n’est vain, nul obstacle ne prévaut ; même un peu de ce dharma (loi, voie) délivre de la grande peur.

41. – L’intelligence fixe et résolue (buddhi) est une et homogène, ô joie des Kurus ! Divisée en beaucoup de branches et engagée sur des voies multiples est l’intelligence de l’irrésolu.

42-43. – Ces paroles fleuries que disent ceux qui n’ont clair discernement, qui sont dévoués au credo du Véda, dont le credo est qu’il n’est rien autre que le Véda – âmes de désir, chercheurs de Paradis – elles donnent les fruits des oeuvres de la naissance, elles s’engagent sur beaucoup de voies, fécondes en rites spéciaux, et se donnent pour but la jouissance et le pouvoir dominateur.

44. – L’intelligence de ceux qui sont égarés par cette parole fleurie et qui s’attachent à la jouissance et à la domination, n’est pas établie dans le Moi avec une fermeté concentrée.

45. – L’action des trois gunas (qualités intérieures) est le sujet même du Véda, mais toi, ô Arjuna, sois libéré du guna triple, hors des dualités, établi à jamais en l’être véritable, sans avoir ni acquérir, mais possédant le Moi (Ātmā).

46. – Autant il y a d’utilité dans un puits que les eaux en crue environnent de toutes parts, autant en est-il dans tous les Védas pour le brahmane qui possède la connaissance.

47. – Tu as droit à l’action, mais seulement à l’action, et jamais à ses fruits ; que les fruits de tes actions ne soient point ton mobile ; et pourtant ne permets en toi aucun attachement à l’inaction.

48. – Établi dans le yoga, accomplis tes actions, ayant abandonné tout attachement, égal dans l’échec et dans le succès, car c’est égalité que signifie le yoga. (…)

Arjuna dit :

54. – À quoi reconnaît-on l’homme en samâdhi (concentration, unité intérieure, extase), dont l’intelligence est fermement établie dans la sagesse ? Le sage à l’entendement stable, comment parle-t-il, comment s’assied-il, comment marche-t-il ?

Le Bienheureux Seigneur dit :

55. – Quand un homme, ô Pârtha, chasse de son esprit tous désirs, et qu’il est satisfait dans le Moi par le Moi, on le dit alors stable en son intelligence.

56. – Celui dont le mental n’est pas troublé au milieu des chagrins, et qui, parmi les plaisirs, reste libre de désir, celui qu’ont quitté attraction, peur et colère, celui-là est le sage dont est fermement fixé l’entendement.

57. – Qui en nulle chose n’est affecté, même si tel bien ou tel mal lui échoit, et ne hait ni ne se réjouit, son intelligence est fermement établie dans la sagesse.

58. – Qui retire les sens des objets des sens, comme la tortue retire ses membres dans sa carapace, son intelligence est fermement établie dans la sagesse.

59. – Si l’on s’abstient de nourriture, l’objet des sens cesse d’être affecté, mais l’affection même des sens (rasa) demeure ; le rasa aussi disparaît lorsqu’est vu le Suprême.

60. – Même l’esprit de l’homme sage qui s’efforce vers la perfection est entraîné, ô fils de Kuntî, par l’insistance véhémente des sens.

61. – Ayant maîtrisé tous les sens, il doit rester fermement établi en yoga, entièrement consacré à Moi. Car l’intelligence de celui dont les sens sont maîtrisés est fermement établie en son véritable siège.

62. – En celui dont le mental s’attarde sur les objets des sens avec un intérêt absorbant, il se forme un attachement à ces objets ; de l’attachement naît le désir, et du désir la colère.

63. – La colère conduit à l’égarement ; de l’égarement vient la perte de mémoire, par quoi l’intelligence est détruite ; par la destruction de l’intelligence, l’homme périt.

64-65. – C’est en examinant les objets avec les sens, mais en maintenant les sens soumis au Moi, libérés de toute attraction et répulsion, que l’on parvient à une vaste et douce clarté de l’âme et du tempérament où n’ont plus place la passion et le chagrin ; l’intelligence d’un tel homme est rapidement établie en sa vraie place.

66. – Pour qui n’est pas en yoga, il n’est ni intelligence ni concentration de pensée ; pour qui est sans concentration, il n’y a pas de paix ; et pour qui est sans paix, comment y aurait-il bonheur ?

67. – Tel de nos sens vagabonds auquel s’attache le mental emporte la compréhension, comme sur l’océan les vents emportent un navire.

68. – Aussi, guerrier au bras puissant, chez celui qui a réfréné entièrement l’excitation des sens par leurs objets, l’intelligence est fermement établie dans une calme connaissance de soi.

69. – Cet être supérieur qui pour toutes les créatures est une nuit, est pour le sage qui se maîtrise l’état de veille (son jour lumineux d’être, connaissance et puissance véritables) ; la vie des dualités qui est pour les créatures l’état de veille (leur jour, leur conscience, leur état brillant d’activité) est une nuit (un sommeil troublé, les ténèbres de l’âme) pour le sage qui voit.

70. – Celui-là atteint la paix, en qui tous les désirs pénètrent comme les eaux dans l’océan (un océan d’être et de conscience vastes) qui toujours se remplit, et pourtant demeure immobile – non pas celui qui (comme des eaux troubles et boueuses) est troublé par le moindre afflux de désir.

71. – Qui abandonne tous les désirs et vit et agit libre de tout appétit, qui n’a ni « moi », ni « mien » (qui a éteint son ego individuel dans l’Un et vit en cette unité), il parvient à la grande paix (sāntim).

72. – Telle est Brâhmî sthiti (état de stabilité en Brahman), ô fils de Prithâ. L’ayant atteint, l’homme n’est plus égaré. Ferme en cet état à l’heure de sa fin, il peut parvenir à l’extinction (nirvāna) en Brahman (Principe spirituel).

VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 2, 39-72 (pp. 59-71)

Agir pour le bien du monde, sans attachement aux fruits de l’action


Le Bienheureux Seigneur dit :

4. – Ce n’est pas en s’abstenant des oeuvres qu’un homme jouit de la non-activité, ni en renonçant seulement aux oeuvres qu’il parvient à sa perfection (siddhi, où il réalise les aspirations de sa discipline de soi par le yoga).

5. – Car nul ne demeure même un instant sans action (karma) ; tout être est inévitablement contraint à l’action par les modes nés de Prakriti (la Nature).

6. – Celui qui maîtrise les organes de l’action, mais continue en son mental à se rappeler les objets des sens et à s’y attarder, celui-là s’est égaré avec des fausses conceptions de la discipline de soi.

7. – Celui qui, ô Arjuna, maîtrisant les sens par le mental, sans attachement s’engage avec les organes de l’action dans le yoga de l’action, celui-là excelle.

8. – Accomplis l’action telle que Je te l’ai prescrite car l’action est supérieure à l’inaction ; même ta vie physique ne saurait se maintenir sans action.

9. – En faisant les oeuvres autrement que comme sacrifice (yajña), ce monde des hommes est tenu enchaîné par les oeuvres ; pratique les oeuvres en tant que sacrifice, ô fils de Kuntî, te libérant de tout attachement. (…)

14-15. De la nourriture naissent les créatures, de la pluie naît la nourriture, du sacrifice naît la pluie, le sacrifice est né du travail ; le travail, sache-le, est né de Brahman, Brhaman est né de l’Immuable ; c’est ainsi que Brahman qui tout pénètre est établi dans le sacrifice.

16. – Celui qui ne suit pas en ce monde la roue ainsi mise en mouvement, mauvais est son être, sensuels sont ses délices : en vain, ô Pârtha, vit cet homme. (…)

19. – Aussi, sans attachement fais toujours l’oeuvre qui doit être faite (loka-sangraha, pour le bien du monde) : car, en faisant l’oeuvre sans attachement, l’homme atteint au Suprême (param). (…)

23-24. – Car si Je ne demeurais sans sommeil dans les voies de l’action, les hommes suivant de toutes manières Mon chemin, les peuples sombreraient dans la destruction si Je ne travaillais, et Je serais créateur de confusion et destructeur des créatures.

25. – De même que ceux qui ne savent agissent avec attachement à l’action, celui qui sait doit agir sans attachement, ayant pour mobile de maintenir ensemble les peuples. (…)

33. – Toutes les existences obéissent à leur nature ; à quoi bon la forcer ? Même l’homme qui sait agit selon sa propre nature.

34. – Dans les objets de tel ou tel sens se tiennent en embuscade l’attraction et la répulsion ; ne tombe pas en leur pouvoir, car ils assaillent l’âme sur son chemin.

35. – Mieux vaut pour chacun sa propre loi d’action (svadharma), même imparfaite, que la loi d’autrui, même bien appliquée. Mieux vaut périr dans sa propre loi ; il est périlleux de suivre la loi d’autrui.

Arjuna dit :

36. – Mais si ce n’est pas une faute de suivre sa nature, qu’est-ce donc en l’homme qui pousse l’homme au péché (pāpam), comme de force, même contre sa propre volonté qui se débat, ô Vârshneya (Krishna) ?

Le Bienheureux Seigneur dit :

37. – C’est le désir (kāma) et sa compagne la colère (krodha), enfants de rajas (impulsion à l’action), qui souillent tout, qui dévorent tout. Sache que c’est là le grand ennemi de l’âme qu’il faut abattre.

38. – Comme un feu est recouvert par la fumée, un miroir par la poussière et un embryon entouré par l’amnios, de même cette connaissance est enveloppée par lui.

39. – Enveloppée est la connaissance, ô Kaunteya, par cet ennemi éternel de la connaissance qui sous la forme du désir est un feu insatiable. (…)

43. – Ainsi, par la compréhension t’éveillant au Suprême, qui est au-delà même du mental de discernement donnant force au Moi par le Moi pour le rendre ferme et stable, ô guerrier au bras puissant, abats cet ennemi à forme de désir, qu’il est si dur d’attaquer.

VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 3, 4-43 (pp. 76-94)

La transmission de l’enseignement


Le Bienheureux Seigneur dit :

1. – Cet impérissable Yoga, Je le donnai à Vivasvant (le Dieu-Soleil), Vivasvant le donna à Manou (le père des hommes), Manou le donna à Ikshvâtu (chef de la dynastie solaire).

2. – Et ainsi fut-il transmis de royal sage en royal sage jusqu’à ce qu’il se perdît dans le grand cours du Temps, ô Parantapa.

3. – Ce même Yoga ancien et originel t’a été déclaré aujourd’hui par Moi, car tu es Mon dévot et Mon ami ; c’est le secret le plus haut. (…)

7. – Chaque fois que le dharma (loi, justice) s’efface et que monte l’injustice, alors Je prends naissance.

8. – Pour la libération des bons, pour la destruction de ceux qui font le mal, pour mettre sur le trône la Justice (Dharma), Je prends naissance d’âge en âge.

9. – Celui qui connaît ainsi dans leurs justes principes Ma divine naissance et Mon oeuvre divine, celui-là, quand il abandonne son corps, il n’a pas à renaître, il vient à Moi, ô Arjuna.

10. – Délivrés de l’attraction et de la peur et de la colère, pleins de Moi, prenant refuge en Moi, beaucoup d’êtres purifiés par l’austérité de la connaissance sont arrivés à Ma nature d’être (madbhâvam, nature divine).

11. – Comme les hommes choisissent de M’approcher, ainsi Je les accepte en Mon amour (bhajâmi) ; les hommes suivent de toutes manières Ma voie, ô fils de Prithâ.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 4, 1-11 (pp. 95-101)

Discerner action et inaction justes


14. – Les oeuvres ne s’attachent pas à Moi, et Je n’ai pas non plus de désir pour les fruits de l’action ; celui qui Me connaît n’est pas enchaîné par les oeuvres.

15. – Dans cette connaissance accomplirent leurs oeuvres les hommes de jadis qui cherchaient la libération ; ainsi donc, toi aussi, accomplis tes oeuvres à la manière de jadis, comme le firent les anciens des hommes.

16. – Sur ce qu’est l’action (karma) et ce qu’est l’inaction (akarma), les sages sont perplexes et se trompent. Je vais te révéler l’action dont la connaissance te délivrera de tous les maux.

17. – Il faut comprendre au sujet de l’action et comprendre au sujet de l’action mauvaise, et au sujet de l’inaction il faut comprendre aussi ; enchevêtrée et touffue est la voie des oeuvres.

18. Celui qui dans l’action peut voir l’inaction, et qui peut voir l’action continuant encore dans la cessation des oeuvres, celui-là est parmi les hommes l’homme de raison vraie et de discernement ; il est en yoga et il est l’ouvrier universel aux capacités nombreuses (pour le bien du monde, pour Dieu dans le monde).

19. – Celui dont tous les concepts et toutes les entreprises sont libres de volonté de désir, dont les oeuvres sont brûlées au feu de la connaissance, celui-là, ceux qui savent l’ont appelé un sage.

20. – Ayant abandonné tout attachement aux fruits de ses actions, à jamais satisfait, sans aucune sorte de dépendance, il n’agit pas, bien que par sa nature il s’engage dans l’action.

21. – Il n’a point d’espoirs personnels, ne se saisit point des choses en tant que possessions personnelles ; son coeur et son moi sont parfaitement maîtrisés ; accomplissant les actions par le seul corps, il ne commet pas de péché.

22. – Celui qui est toujours satisfait de ce qu’il reçoit, qui a franchi les dualités, qui n’est jaloux de personne, qui demeure égal dans l’échec et dans le succès, celui-là n’est pas enchaîné alors même qu’il agit.

23. – Quand un homme libéré, délivré de tout attachement, le mental, le coeur et l’esprit fermement fondés sur la connaissance de soi, fait les oeuvres comme sacrifice, toute son activité se dissout.

24. – Brahman est l’oblation, Brahman est l’offrande de nourriture, par Brahman elle est offerte dans le feu de Brahman, Brahman est cela même qui doit être atteint par le samâdhi dans l’action de Brahman.

25. – Certains yogins pratiquent le sacrifice qui est des dieux ; d’autres offrent le sacrifice par le sacrifice lui-même dans le feu de Brahman. (…)

31. – Ceux qui jouissent du nectar de l’immortalité restant du sacrifice, ceux-là atteignent au Brahman éternel. Qui ne fait pas de sacrifice ne peut posséder le monde ici-bas, comment donc aucun autre monde ?

32. – C’est pourquoi toutes ces formes de sacrifice et beaucoup d’autres encore ont été offertes en la bouche du Brahman (la bouche de ce Feu qui reçoit toutes les offrandes). Sache que toutes sont nées des oeuvres, et, sachant cela, tu seras libre.

VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 4, 14-32 (pp. 102-113)

L’oeuvre de connaissance (jñāna) de soi est la plus haute


33. – Le sacrifice de la connaissance (jñāna), ô Parantapa, est plus grand que tout sacrifice matériel ; la connaissance est ce en quoi cette action tout entière culmine (non point une connaissance inférieure, mais la plus haute connaissance de soi et la plus haute connaissance de Dieu). (…)

36. – Même si tu es le plus grand pécheur par delà tous les pécheurs, tu franchiras tout le mal tortueux dans la nef de la connaissance.

37. – Comme un feu attisé réduit son bois en cendres, ô Arjuna, ainsi le feu de la connaissance réduit en cendres toutes les oeuvres.

38. – Il n’est rien au monde qui soit égal en pureté à la connaissance ; l’homme rendu parfait par le yoga découvre cela dans le Moi, de lui-même, avec le temps.

39. – Celui qui a la foi, qui a conquis et maîtrisé son mental et ses sens, qui a fixé tout son être conscient sur la Réalité suprême, celui-là atteint la connaissance ; et, ayant atteint la connaissance, il va rapidement à la Paix suprême.

40. – l’ignorant sans foi, l’âme de doute, va à la perdition ; ni ce monde, ni le monde suprême, ni aucun bonheur n’est pour l’âme pleine de doutes.

41. – Celui qui a détruit tout doute par la connaissance, qui a par le Yoga abandonné toutes les oeuvres et qui est en possession du Moi, n’est pas enchaîné par ses oeuvres, ô Dhananjaya.

42. – C’est pourquoi, ayant, par l’épée de la connaissance, tranché ce doute qu’a soulevé ton ignorance et qui loge en ton coeur, aie recours au Yoga, ô Bhârata, et lève-toi.

VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 4, 33-42 (pp. 113-116)

L’inaction est la racine de l’action : renoncer à l’attachement aux oeuvres


Le Bienheureux Seigneur dit :

3. – On doit le considérer comme toujours sannyâsin (celui qui vit dans le renoncement) même quand il est engagé dans l’action, celui qui n’a ni aversion ni désir ; car, libéré des dualités, il est délivré aisément et joyeusement de la servitude.

4. – Séparer le Sâmkhya et le Yoga, c’est parler en enfant, non en sage ; si un homme s’applique intégralement à l’un d’eux, il obtient le fruit des deux.

5. – La condition qui est atteinte par le Sâmkhya, les hommes du Yoga aussi y parviennent ; celui qui voit Sâmkhya et Yoga comme une seule chose, celui-là voit.

6. – Mais la renonciation, ô guerrier au bras puissant, est difficile à atteindre sans le Yoga ; le sage qui a le Yoga atteint bientôt au Brahman.

7. – Celui qui est en yoga, l’âme pure, le maître de son moi, qui a triomphé des sens, de qui le moi est devenu le moi de toute existence (de toutes choses soumises au devenir), même s’il accomplit les oeuvres, elles ne s’attachent pas à lui.

8-9. – L’homme qui connaît les principes des choses pense son mental en yoga avec l’Impersonnel inactif : « Je n’agis pas », quand il voit, entend, goûte, sent, mange, bouge, dot, respire, parle, absorbe, rejette, ouvre les yeux ou les ferme, il considère que ce sont uniquement les sens qui agissent sur les objets des sens.

10. – Celui qui, ayant abandonné l’attachement, agit en déposant (ou en fondant) ses oeuvres sur le Brahman, n’est pas souillé par le péché, de même que l’eau n’adhère pas à la feuille du lotus.

11. – C’est pourquoi les yogins font les oeuvres avec le corps, le mental, l’entendement, ou même seulement avec les organes de l’action, abandonnant l’attachement, pour leur propre purification.

12. – En abandonnant l’attachement aux fruits des actions, l’âme en union avec le Brahman atteint à une paix fondée en Brahman dans le ravissement, mais l’âme qui n’est pas en union est attachée au fruit et enchaînée par l’action du désir.

13. – L’âme incarnée qui domine parfaitement sa nature, ayant renoncé par le mental à toutes ses actions (intérieurement, non pas extérieurement), se tient sereine dans sa ville aux neuf portes, sans agir ni être cause d’aucune action.

14. – Le Seigneur (de la cité du corps) ne crée ni les oeuvres du monde, ni la condition d’auteur, ni le lien entre les actions et leur fruit ; c’est la nature qui effectue ces choses.

15. – L’Impersonnel qui pénètre tout n’admet ni le péché ni la vertu de quiconque ; la connaissance est enveloppée d’ignorance ; c’est pourquoi les créatures sont égarées.

16. – En vérité, ceux en qui l’ignorance est détruite par la connaissance de soi, en ceux-là la connaissance fait resplendir comme un soleil le Moi suprême (Tat param) qui est en eux.

17. – Tournant leur mental discriminateur vers Cela (Tat), dirigeant tout leur être conscience vers Cela, faisant de Cela leur but unique et le seul objet de leur dévotion, ils vont là où il n’est point de retour, leurs péchés lavés par les eaux de la connaissance.

18. – Les sages voient d’un oeil égal le brahmane lettré et cultivé, la vache, l’éléphant, le chien, le paria.

19. – Même ici-bas, ils ont conquis la création, ceux dont le mental est ferme en l’équanimité ; le Brahman équanime est sans faute, aussi vivent-ils dans le Brahman.

20. – Son intelligence stable, non égarée, celui qui connaît Brahman, vivant en Brahman, ne se réjouit point quand il reçoit ce qui est plaisant, ni ne s’afflige quand il reçoit ce qui est déplaisant.

21. – Quand l’âme n’est plus attachée aux contacts des choses extérieures, l’homme alors trouve le bonheur qui existe dans le Moi ; un tel homme jouit d’un bonheur impérissable, parce que son moi est yukta (en union), en yoga, par le yoga avec le Brahman.

22. – Les jouissances nées du contact des choses sont des causes de chagrin, elles ont un commencement et une fin ; c’est pourquoi le sage, l’homme d’entendement éveillé (budhah), ne place pas en elles ses délices.

23. – Celui qui peut supporter ici dans le corps la véhémence de la colère et du désir, celui-là est le yogin, l’homme heureux.

24. – Celui qui a le bonheur intérieur et l’aise et le repos intérieurs et la lumière intérieure, ce yogin devient le Brahman et atteint à l’extinction de soi dans le Brahaman (brahma-nirvâna).

25. – Les sages conquièrent le nirvâna dans le Brahman, ceux en qui les taches du péché sont effacées et le noeud du doute tranché, qui sont les maîtres de leur moi, qui travaillent au bien de toutes les créatures.

VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 5, 3-25 (p. 118-124)

Libérer le moi par le moi : la pratique de la méditation, trésor des trésors


Le Bienheureux Seigneur dit :

5. – Par le moi (ātmanā) tu dois délivrer le moi, tu ne dois pas déprimer ni abaisser le moi (que ce soit par complaisance ou par suppression), car le moi est l’ami du moi et le moi est l’ennemi.

6. – Le moi est un ami pour l’homme en qui le moi (inférieur) a été conquis par le moi (supérieur) ; mais pour celui qui n’est pas en possession de son moi (supérieur), le moi (inférieur) est comme un ennemi et il agit en ennemi.

7. – Quand un homme a conquis son moi et atteint au calme d’une maîtrise de soi, d’une possession de soi parfaites, alors son moi suprême (paramātmā) a une base et un équilibre (même dans son être humain conscient extérieur) dans le froid et le chaud, le plaisir et la peine aussi bien que dans l’honneur et le déshonneur.

8. – Le yogin qui est satisfait de la connaissance de soi, tranquille, qui a réalisé son propre équilibre, maître de ses sens, considérant d’un oeil égal la motte d’argile et la pierre et l’or, on dit qu’il est en yoga.

9. – Celui qui est égal en son âme envers l’ami et l’ennemi, et aussi envers le neutre et l’indifférent, le pécheur et le saint, celui-là excelle.

10. – Que le yogin pratique continuellement l’union avec le Moi (afin que cela devienne sa conscience normale), assis à part et seul, tout désir et toute idée de possession bannis de son mental, dominant son être entier et sa conscience entière.

11-12. – ll doit placer ferme son siège dans un endroit pur, ni trop haut, ni trop bas, couvert d’un linge, d’une peau de daim, d’herbe sacrée (kuśa), et là, le mental concentré (ekāgram), maintenant sous sa domination les agissements de la conscience mentale et des sens, il doit pratiquer le yoga pour la purification de soi.

13-14. – Tenant droits le corps, la tête et la nuque, sans mouvement (la posture propre à la pratique du Râja-Yoga), la vision tirée vers l’intérieur et fixée entre les sourcils, sans regarder alentour, conservant le mental calme et libre de toute peur, et observant le voeu de brahmacharya (pureté sexuelle), tout l’être mental maîtrisé tourné vers le Moi (le Divin), il doit se tenir ferme en yoga, se donnant tout entier à Moi (afin que l’action inférieure de la conscience soit baignée dans la plus haute paix).

15. – Se mettant ainsi toujours en yoga par la maîtrise de son mental, le yogin atteint à la paix suprême (śāntim) du nirvâna qui a sa base en Moi. (…)

19. – Immobile comme la lumière d’une lampe dans un endroit sans vent est la conscience maîtrisée (libérée de son action agitée, enfermée et empêchée de se livrer à un mouvement vers l’extérieur) du yogin qui pratique l’union avec le Moi.

20. – Ce en quoi le mental devient silencieux et tranquille par la pratique du yoga, en quoi le Moi est vu au-dedans, dans le Moi par le Moi (vu, non tel qu’il nous est mal transmis, faussement ou partiellement par le mental et représenté à travers l’ego, mais perçu de soi-même par le Moi, svaprakâsha), et en quoi l’âme est satisfaite ;

21. – Ce en quoi elle connaît sa propre béatitude, véritable et extrême, ce qui est perçu par l’intelligence et qui est par delà les sens, et d’où elle ne peut plus, une fois qu’elle y est établie, retomber de la vérité spirituelle de son être ;

22. – C’est le plus grand de tous les gains et le trésor auprès duquel tous les trésors perdent leur valeur, c’est là où, une fois établi, l’homme n’est pas troublé par l’assaut le plus violent de l’affliction mentale.

23. – C’est la fin du contact avec le chagrin, la rupture du mariage entre le mental et l’affliction. La conquête effective de cette béatitude spirituelle inaliénable est le yoga ; c’est l’union divine. On doit pratiquer résolument ce yoga sans céder à aucun découragement, à aucune difficulté, à aucun échec (jusqu’à la libération, jusqu’à ce que la béatitude du nirvâna soit assurée, possession éternelle).

24-25. – Abandonnant, sans rien excepter ni rien laisser, tous les désirs nés de la volonté de désir, et maintenant les sens par le mental afin qu’ils n’aillent pas courir de tous côtés (selon leur mode habituel de désordre et d’agitation), on doit lentement faire cesser toute action mentale par une buddhi (intelligence) maintenue dans l’étreinte de la stabilité, et, ayant attaché le mental au Moi supérieur, on doit ne plus penser à rien.

26. – Chaque fois que le mental inquiet et agité s’échappe, il faut le dominer et le ramener à la soumission dans le Moi.

27. – Quand le mental est entièrement calmé, alors descend sur le yogin, suprême, sans tache, sans passion, la béatitude de l’âme qui est devenue le Brahman.

28. – Ainsi libéré de la souillure de la passion et se mettant constamment en yoga, le yogin aisément et joyeusement jouit du contact du Brahman qui est une béatitude extrême.

29. – L’homme de qui le moi est en yoga, qui voit le Moi en tous les êtres et tous les êtres dans le Moi, voit partout d’une égale vision.

30. – Celui qui Me voit partout et voit tout en Moi, pour lui Je ne suis jamais perdu, de même qu’il n’est jamais perdu pour Moi.

31. – Le yogin qui s’appuie sur l’unité et M’aime en tous les êtres, de quelque façon qu’il vive et agisse, il vit et agit toujours en Moi.

32. – Ô Arjuna, celui qui voit toute chose avec égalité dans l’image du Moi, que ce soit chagrin ou que ce soit bonheur, celui-là Je le tiens pour le yogin suprême.

VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 6, 5-32 (pp. 130-137)

L’indomptabilité du mental


Arjuna dit :

34. – En vérité, agité est le mental, ô Krishna, il est véhément, fort et indomptable ; je le tiens pour aussi difficile à dominer que le vent.

Le Bienheureux Seigneur dit :

35. – Sans nul doute, guerrier au bras puissant, le mental est agité et difficile à réfréner ; mais on peut, ô Kaunteya, le maîtriser par une pratique constante et le non-attachement.

36. – Par celui qui n’a pas la maîtrise de soi, ce yoga est difficile à atteindre, mais par celui qui a la maîtrise de soi, il peut être atteint par des efforts appropriés.

Arjuna dit :

37. – Celui qui entreprend le yoga avec foi, mais ne peut se dominer, son mental errant hors du yoga, qui ne parvient pas à atteindre la perfection dans le yoga, quelle est sa fin, ô Krishna ? (…)

Le Bienheureux Seigneur dit :

40. – Ô fils de Prithâ, ni dans cette vie ni par delà cette vie il ne sera pour lui de destruction ; quiconque pratique le bien, ô bien-aimé, ne viendra jamais à mal.

41. – Parvenu au monde du juste et l’ayant habité des années immémoriales, celui qui tomba du yoga renaîtra dans une maison de purs et de glorieux. (…)

44. – Par sa pratique précédente il est irrésistiblement poussé. Même, celui qui cherche la connaissance du yoga dépasse la portée des Védas et des Upanishads.

45. – Mais le yogin, s’efforçant avec assiduité, purifié de tout péché, se perfectionnant à travers maintes vies, atteint le but le plus haut.

46. – Le yogin est plus grand que ceux qui s’adonnent à l’ascèse, plus grand que les hommes de connaissance, plus grand que les hommes d’action ; deviens donc le yogin, ô Arjuna.

47. – De tous les yogins, celui qui, tout son être intérieur abandonné à Moi, a pour Moi foi et amour, celui-là Je le tiens pour le mieux uni avec Moi en yoga.

VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 6, 34-47 (pp. 138-140)

La nature du Soi (Ātmā)


Le Bienheureux Seigneur dit :

1. – Entends, ô Pârtha, comment, en pratiquant le yoga, avec ton mental attaché à Moi, et avec Moi pour âshraya (entière base, demeure, point d’appui de l’action et de l’être conscients), tu Me connaîtras sans aucun reste de doute, intégralement.

2. – Je te dirai, sans rien omettre ni rien laisser, la connaissance essentielle, et avec elle la connaissance totale, telle que, quand on la connaît, il n’est rien qui reste à connaître.

3. – Parmi des milliers d’hommes, un seul çà et là s’efforce vers la perfection, et parmi ceux qui s’efforcent vers la perfection et l’atteignent, un seul çà et là Me connaît dans tous les principes de Mon existence.

4. – Les cinq éléments (conditions de l’être matériel), le mental (avec ses sens et ses organes divers), la raison, l’ego, telle est Ma nature divisée, octuple.

5. – Celle-là, c’est l’inférieure. Mais connais Mon autre nature, différente de celle-là, ô guerrier au bras puissant, la suprême qui devient le jiva (âme individuelle) et par laquelle ce monde est soutenu.

6. – Sache que c’est la matrice de tous les êtres. Je suis la naissance du monde entier et donc aussi sa dissolution.

7. – Au-delà de Moi, ô Dhananjaya, rien ne règne suprême. Sur Moi tout ce qui est en ce monde est enfilé comme des perles sur un fil.

8. – Je suis la saveur dans les eaux, ô fils de Kuntî, Je suis la lumière du soleil et de la lune, Je suis pranava (la syllabe AUM) dans tous les Védas, le son dans l’éther et la virilité dans les hommes.

9. – Je suis pure senteur dans la terre, énergie de lumière dans le feu ; Je suis la vie en toutes les existences, Je suis la force ascétique de ceux qui pratiquent l’ascèse.

10. – Sache que Je suis le germe éternel de toutes les existences, ô fils de Prithâ. Je suis l’intelligence de l’intelligent, l’énergie de l’énergique.

11. – Je suis la force du fort exempt de désir et d’attraction. Je suis dans les êtres le désir qui n’est pas contraire au dharma, ô Seigneur des Bhâratas.

VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 7, 1-11 (pp. 141-149)

Les deux manières de rechercher le Soi


Le Bienheureux Seigneur dit :

20. – Les hommes sont égarés par maints désirs extérieurs qui leur ôtent l’action de la connaissance intérieure ; ils ont le recours à d’autres divinités et instaurent telle loi ou telle autre, qui répond au besoin de leur nature.

21. – Quelle que soit la forme de Moi qu’un dévot plein de foi veuille adorer, Je fais que sa foi soit ferme et ne vacille point.

22. – Plein de cette foi, il adore cette forme ; et par la force de cette foi en son culte et son adoration, il obtient ce qu’il désire ; c’est Moi-même sous cette forme qui donne ces fruits.

23. – Mais ces fruits sont temporaires, recherchés par ceux qui sont d’intelligence petite et de raison non mûrie. Aux dieux vont les dévots des dieux, mais Mes dévots viennent à Moi. (…)

29. – Ceux qui ont recours à Moi comme refuge, ceux qui se tournent vers Moi dans leur effort spirituel vers la délivrance (mokṣā) de la vieillesse et de la mort (de l’être mortel et de ses limitations), ceux-là en viennent à connaître ce Brahman et toute la plénitude de la nature spirituelle et l’intégralité du karma.

30. – Parce qu’ils Me connaissent et qu’ils connaissent en même temps la nature d’être matérielle (sa-adhibhūta) et la nature d’être divine (adhidaivam), et la vérité du Maître du sacrifice, ils conservent aussi la connaissance de Moi au moment critique de leur départ de l’existence physique, et ils ont à ce moment leur conscience entière en union avec Moi (le Purushottama, Personnalité suprême).

VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 7, 20-30 (pp. 155-160)

Faire retour à Soi au moment de la mort


Le Bienheureux Seigneur dit :

5. – Quiconque abandonne son corps et s’en va pensant à Moi au moment de sa fin, vient en Ma condition d’être, bhâva (celle de Purushottama) ; on n’en saurait douter.

6. – Quiconque la fin abandonne le corps, attachant sa pensée sur quelque forme d’être, celui-là atteint, ô Kaunteya, à la forme dans laquelle l’âme croissait intérieurement, à chaque instant, durant la vie physique.

7. – Aussi, à tout moment, souviens-toi de Moi et lutte ; car si ton mental et ton entendement sont toujours fixés sur Moi et donnés à Moi, à Moi sûrement tu viendras.

8. – Car c’est en pensant toujours à Lui, ta conscience unie à Lui en un yoga sans défaillance et de pratique constante, que l’on vient au divin et suprême Purusha (Être), ô Pârtha.

9-10. Ce Moi suprême est le Voyant, l’Ancien des Jours, plus subtil que le subtil et dans son éternelle vision de soi et dans sa sagesse le Maître et le Régent de toute existence, qui met à leur place dans son être toutes les choses qui sont. Sa forme est impensable, il est resplendissant comme le soleil au-delà des ténèbres ; celui qui attache sa pensée sur ce Purusha au moment du départ, le mental immobile, l’âme armée de la force du yoga, uni avec Dieu (paraṁ puruṣam) en bhakti (amour, dévotion du coeur), et la force de vie entièrement attirée et fixée entre les sourcils au siège de la vision mystique, celui-là atteint à ce divin Purusha suprême (Purushottama). (…)

15. – Étant venues à Moi, ces grandes âmes ne reviennent pas à la naissance, condition transitoire et pénible de notre être mortel ; elles parviennent à la suprême perfection (saṁsiddhiṁ).

16. – Les cieux suprêmes du plan cosmique sont sujets à un retour à la naissance, mais, ô Kaunteya, il n’est point de renaissance imposée à l’âme qui vient à Moi (Purushottama).

17. – Ceux qui connaissent le jour de Brahmanismes, qui dure mille âges (yugas),et sa nuit, qui ne prend fin qu’après mille âges, ceux-là connaissent le jour et la nuit.

18. – Avec la venue du jour, toutes les manifestations naissent à l’existence hors du non-manifesté ; à la venue de la nuit, tout se dissipe ou se dissout en lui.

19. – Cette multitude d’êtres, inévitablement, entre sans cesse dans le devenir, se dissout à la venue de la nuit, ô Pârtha, et naît à l’existence à la venue du jour.

20. – Mais ce non-manifesté n’est pas la divinité originelle de l’être ; il y a un autre état de son existence, un non-manifesté supra-cosmique par delà cette non-manifestation cosmique (quio éternellement siège en soi, qui n’est pas le contraire de cette condition cosmique de manifestation, mais qui est bien au-dessus d’elle, et différente d’elle, sans changement, éternelle) qui n’est pas contraint de périr quand périssent toutes ces existences.

21. – On l’appelle le non-manifesté immuable (avyakta akṣara) ; de lui on parle comme de l’âme et de la condition suprêmes, et ceux qui atteignent à lui point ne reviennent ; telle est la suprême demeure de Mon être. (…)

24-25. – Le feu et la lumière, et la fumée ou la brume, le jour et la nuit, la moitié lumineuse du mois lunaire et la moitié sombre, le solstice du nord et celui du sud, tels sont les contraires. Par le premier de chaque paire, ceux qui connaissent le Brahman vont au Brahman ; mais par le second le yogin atteint « la lumière de lune » et retourne ensuite à la naissance humaine.

26. – Ce sont les deux voies, la lumineuse et la sombre (appelées dans les Upanishads la voie des dieux et la voie des pères) ; par l’une s’en va celui qui ne revient pas, par l’autre celui qui revient.

27. – Le yogin qui les connaît n’est induit en aucune erreur ; aussi à tout moment sous en yoga, ô Arjuna.

28. – Les fruits des actions que les Védas ont déclarées méritoires, sacrifices, austérités et dons charitables, le yogin les dépasse tous parce qu’il a su cela, et il atteint la condition éternelle et suprême.

VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 8, 5-28 (pp. 163-170)

La connaissance par l’expérience intérieure directe


Le Bienheureux Seigneur dit :

1. – Ce que Je vais te dire, à toi qui ne t’adonnes point aux critiques vaines, c’est le plus secret de tout, la connaissance essentielle, avec aussi la connaissance totale, par quoi, la connaissant, tu seras libéré du mal.

2. – C’est la connaissance royale, le royal secret (la sagesse entre toutes les sagesses, le secret entre tous les secrets), c’est une pure et suprême lumière que l’on peut vérifier par l’expérience spirituelle directe, c’est la connaissance juste et vraie, la loi même de l’être. Elle est facile à mettre en pratique et impérissable.

3. – Mais il y faut la foi. L’âme qui n’a pas foi dans la vérité et la loi supérieures, ô Parantapa, n’atteignant pas à Moi, devra retourner dans la voie de la vie mortelle ordinaire (sujette à la mort, à l’erreur et au mal).

VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 9, 1-3 (p. 172)

La nature cyclique de l’existence et du monde


Le Bienheureux Seigneur dit :

4. – Par Moi tout cet univers a été étendu dans l’ineffable mystère de Mon être ; toutes les existences sont situées en Moi, et non Moi en elles. (…)

7. – Toutes les existences, ô Kaunteya, retournent en Ma divine nature (hors de Son action, elles retournent en Son immobilité et Son silence) dans le cours du cycle ; au commencement du cycle, de nouveau Je les projette.

8. – M’appuyant – pressant sur Ma propre Nature (Prakriti), Je crée (Je projette sous forme d’être divers) cette multitude d’existences toutes irrémédiablement sujettes à la dénomination de la Nature.

9. – Et ces oeuvres point ne M’enchaînent , ô Dhananjaya, car Je Me tiens au-dessus d’elles, comme indifférent, non attaché à ces actions.

10. – Je suis la maîtrise qui préside à Ma propre action de la nature, non point un esprit né en elle, mais l’esprit créateur qui lui fait produire tout ce qui apparaît en manifestation. À cause de cela, ô Kaunteya, le monde procède par cycles.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 9, 4-10 (pp. 173-176)

Le Soi, origine de toute chose


Le Bienheureux Seigneur dit :

4-5. – Compréhension et connaissance et libération de l’égarement de l’ignorance, pardon et vérité et domination de soi, et calme de la maîtrise intérieure, affliction et plaisir, venue à l’existence et destruction, peur et intrépidité, gloire et ignominie, non-violence et équanimité, contentement et austérité et charité, toutes ces choses en leur diversité séparée sont des devenirs subjectifs d’existences, et toutes procèdent de Moi. (…)

8. – Je suis la naissance de toute chose, et de Moi tout émane pour se développer en action et mouvement ; comprenant cela, les sages M’adorent dans le ravissement. (…)

20. – Je suis, ô Gudâkesha, le Moi (Ātmā) qui siège au coeur de toutes les créatures ; Je suis le commencement et le milieu et la fin de tous les êtres. (…)

41. – Tout être de gloire et de beauté que tu vois dans le monde, tout être de puissance et de force (parmi les hommes et au-dessus des hommes et au-dessous), sache qu’il est une splendeur, une lumière, une énergie de Moi, née d’une parcelle puissante et d’un pouvoir intense de Mon existence.

42. Mais quel besoin pour cette connaissance d’une multitude de détails, ô Arjuna ? Sache-le bien, Je suis ici en ce monde et partout, Je supporte cet univers entier avec une parcelle infinitésimale de Moi-même.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 10, 4-42 (pp. 189-200)

Contempler le monde avec le regard intérieur : la sublime vision


Le Bienheureux Seigneur dit :

5. – Contemple, ô Pârtha, Mes centaines et Mes milliers de formes divines, diverses en genre, diverses en forme et en couleur.

6. – Contemple les Adityas, les Vasus, les Rudras, les deux Ashvins et aussi les Maruts ; contemple ces multiples merveilles que nul n’a contemplées, ô Bhârata.

7. – Ici, aujourd’hui, contemple le monde entier, avec tout ce qui se meut et ne se meut, unifié en Mon corps, ô Gudâkesha, et tout ce que tu peux désirer voir.

8. – Ce qu’il te faut voir, ton oeil humain ne peut pas le saisir ; mais il y a un oeil divin (une vision intérieure profonde), et cet oeil, voici, Je te le donne. Contemple-Moi en Mon Yoga divin.

Sanjaya dit :

9-14. – Ayant ainsi parlé, ô Roi, le Maître du grand Yoga, Hari (Krishna), montra à Pârtha (Arjuna) Sa suprême forme. C’est celle de la Divinité infinie dont partout sont les faces et en qui sont toutes les merveilles de l’existence, qui multiplie sans fin toutes les nombreuses et merveilleuses révélations de Son être, une Divinité vaste comme le monde, qui voit avec des yeux innombrables, parle avec d’innombrables bouches, armée pour la bataille d’armes divines innombrables et dressées, glorieuse dans Ses divins ornements de beauté, vêtue d’un rayon céleste de divinité, aimable avec Ses guirlandes de fleurs divines, embaumée de divines senteurs. Telle est la lumière de ce corps de Dieu qu’il semble qu’un millier de soleils se soient levés ensemble dans le ciel. Le monde entier, divisé, myriadaire et cependant unifié, est visible dans le corps du Dieu des dieux, Arjuna Le voit (Dieu magnifique et beau et terrible, Seigneur des âmes qui a manifesté dans la gloire et la majesté de Son esprit ce monde sauvage et monstrueux et ordonné et merveilleux et doux et terrible) – et, d’émerveillement et de joie et de frayeur, il se prosterne et adore, mains jointes, avec des paroles de terreur sacrée, la vision formidable.

Arjuna dit :

15. – Je vois tous les dieux ensemble dans Ton corps, ô Dieu, et des groupes d’êtres divers, Brahmâ le Seigneur créateur assis dans le lotus, et les rishis (sages) et la race des divins serpents.

16. – Je vois des bras et des ventres et des yeux et des faces sans nombre, je vois Tes formes infinies de tous côtés, mais je ne vois Ta fin ni Ton milieu ni Ton commencement, ô Seigneur de l’univers, ô Forme universelle.

17. – Je Te vois couronné, et avec Ta masse et Ton disque, difficile à discerner car Tu es de toutes parts autour de moi une masse lumineuse d’énergie, un embrasement illimité, un Incommensurable éclatant comme le soleil, éclatant comme le feu.

18. – Tu es l’Immuable suprême qu’il nous faut connaître, Tu es le haut support et la haute demeure de l’univers, Tu es le gardien impérissable des lois éternelles, Tu es l’âme sempiternelle de l’existence.

19. – Je Te contemple, ô Toi sans fin ni milieu ni commencement, Toi à la force infinie, aux bras sans nombre ; Tes yeux sont des soleils et des lunes, Tu as un visage de feu éblouissant et Tu consumes à jamais l’entier univers dans les flammes de Ton énergie.

20. – Tout l’espace entre terre et cieux est occupé par Toi seul ; quand ils la voient, cette forme Tienne, féroce et foudroyante, tous les trois mondes sont en peine et souffrent, ô Toi Puissant Esprit.

21. – Les cohortes des dieux entrent en Toi, craintives, adorantes ; les rishis (sages) et les siddhas (parfaits) s’écrient « Paix et bonheur ! » et Te louent de nombreuses louanges.

22. – Rudras, Adityas, Vasus, Sâdhyas, Vishvas, les deux Ashvins, Maruts et Ushmapas, Gandharavas, Yakshas, Asuras, Siddhas – tous ont les yeux fixés sur Toi, dans la stupeur. (…)

Arjuna dit :

38. – Tu es l’Âme ancienne et la Divinité première et originelle et le lieu de repos suprême de ce Toit. Tu es Celui qui connaît et Cela qui est à connaître et la condition suprême. Ô Infini qui as pris forme, par Toi fut étendu l’univers.

39. – Tu es Yama et Vâyu et Agni et Soma et Varuna et Shashânka et Prajâpati, père des créatures, et Tu es le grand ancêtre.

40. – Je Te salue mille fois encore et encore, et encore et encore je Te salue, en face de Toi et derrière Toi et de toutes parts, car Tu es chacun et Tu es tout ce qui est, Infini en force et incommensurable en puissance d’action, Tu pénètres tout et Tu es chacun. (…)

Le Bienheureux Seigneur dit :

47. – Cela, que tu vois présentement par Ma faveur, ô Arjuna, c’est Ma forme suprême, Ma forme de lumineuse énergie, l’universelle, l’infinie, l’originelle, que nul autre que toi parmi les hommes n’a vue encore. Je te l’ai montrée par Mon propre Yoga.

48. – Ni par l’étude des Védas et les sacrifices, ni par les offrandes ou les rites des cérémonies ou les austérités sévères, cette forme de Moi ne peut être vue par aucun autre que toi, ô éminent parmi les Kurus.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 11, 5-48 (pp. 202-214)

Persévérer dans le yoga, à sa mesure


Le Bienheureux Seigneur dit :

8. – Sur Moi repose tout ton esprit, et loge en Moi tout ton entendement ; ne doute pas que tu doives demeurer en Moi par delà cette existence mortelle.

9. – Et si tu n’es pas capable de garder ta conscience fermement fixée en Moi, alors par le Yoga de la persévérance (abhyāsa) cherche-Moi, ô Dhananjaya.

10. – Si tu es incapable même de recherche par l’effort persévérant, alors, que ton but suprême soit de faire Mon travail ; faisant toutes les actions pour l’amour de Moi, tu atteindras la perfection.

11. – Mais si même ce souvenir constant de Moi et cette élévation de tes oeuvres vers Moi, tu les sens hors de ton pouvoir, alors renonce à tout fruit de ton action, ayant maîtrisé ton moi.

12. – Meilleure en vérité est la connaissance que l’effort ; meilleure que la connaissance est la méditation (dhyāna) ; meilleure que la méditation est la renonciation au fruit de l’action ; de la renonciation vient la paix.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 12, 8-12 (pp. 221-222)

La réalisation de soi par l’exercice de l’équanimité


Le Bienheureux Seigneur dit :

13-14. – Celui qui n’a ni égoïsme, ni sens de « moi » et de « mien », qui a pitié et amitié pour tous les êtres et n’a de haine pour nulle chose vivante, qui a dans le plaisir et la peine une égalité tranquille, qui a patience et miséricorde, celui qui a un contentement sans désir, la maîtrise constante du moi et la volonté et la résolution fermes et inébranlables du yogin, et un amour et une dévotion qui M’abandonnent tout le mental et toute la raison, celui-là M’est cher.

15. – Celui par qui le monde n’est affligé ni troublé, qui non plus n’est affligé ni troublé par le monde, qui s’est libéré de la trouble agitation de la nature inférieure et de ses vagues de joie et de peur et d’anxiété et de ressentiment, celui-là M’est cher.

16. – Celui qui ne désire rien, qui est pur, habile en tous ses actes, indifférent à tout ce qui vient, qui n’est peiné ni affligé par aucun résultat, aucun événement, qui a renoncé à toute initiative d’action, celui-là, Mon dévot, M’est cher.

17. – Celui qui ne désire pas le plaisant et ne se réjouit à son contact, ni n’abhorre le déplaisant et ne s’afflige à son contact, celui qui a aboli la distinction entre événements heureux et malheureux (parce que sa dévotion reçoit également toutes choses comme bonnes des mains de son éternel Amant et Maître), celui-là M’est cher.

18-19. – Égal envers l’ami et l’ennemi, égal dans l’honneur et l’insulte, le plaisir et la peine, la louange et le blâme, l’affliction et le bonheur, le chaud et le froid (tout ce qui affecte d’émotions contraires la nature ordinaire), silencieux, content et satisfait de toute chose et de chaque chose, non attaché ni à un être, ni à une chose, un lieu, un foyer, ferme en son esprit (parce qu’il est établi avec constance dans le plus haut Moi et fixé à jamais sur l’unique objet divin de son amour et de son adoration), cet homme M’est cher.

20. – Mais bien plus chers Me sont ces dévots qui font de Moi (Purushottama) leur but unique suprême et qui suivent jusqu’au bout, avec une foi et une exactitude parfaites, le dharma décrit en cet enseignement et qui mène à l’Immortalité.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 12, 13-20 (pp. 223-224)

Les conditions de la connaissance : l’éthique de vie


Le Bienheureux Seigneur dit :

8. – Une absence totale d’orgueil et d’arrogance, la non-violence, une âme candide, un coeur tolérant, bienveillant, patient à la souffrance, la pureté de l’esprit et du corps, la fermeté tranquille et la stabilité, la maîtrise de soi et la domination souveraine de la nature inférieure, et l’adoration du coeur donnée au Maître ;

9-10. – L’attraction de l’être naturel aux objets des sens résolument ôtée, l’élimination radicale de l’égoïsme, l’absence d’attachement aux possessions, aux absorptions de la famille et du foyer, une perception aiguë de l’infirmité de la vie ordinaire de l’homme physique, avec sa sujétion douloureuse et sans but à la naissance et à la mort et à la maladie et à la vieillesse, une égalité constante en tous les événements plaisants ou déplaisants ;

11-12. – Un esprit méditatif tourné vers la solitude et qui s’écarte du vain bruit des foules et des assemblées des hommes, une perception philosophique du vrai sens et des vastes principes de l’existence, une tranquille continuité de connaissance et de lumière intérieures spirituelles, le Yoga d’une dévotion sans défaillance, l’amour de Dieu, l’adoration constante et profonde de la Présence universelle et éternelle – telle est déclarée la connaissance ; tout ce qui est opposé à cela est ignorance.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 13, 8-12 (pp. 230-231)

L’objet de la connaissance : l’Unité originelle


Le Bienheureux Seigneur dit :

13. – Je te déclarerai l’objet unique vers quoi l’esprit de connaissance spirituelle doit se tourner, en quoi l’âme ici voilée d’ombre doit se fixer pour recouvrer sa nature et sa conscience originelle d’immortalité et en jouir – le Brahman éternel suprême qu’on n’appelle ni sat (existence) ni asat (non-existence).

14. – Ses mains et Ses pieds sont de toutes parts autour de nous, Ses têtes et Ses yeux et Ses faces sont ces visages innombrables que nous voyons partout où se tourne notre regard, Son oreille est partout ; incommensurable Il emplit et enveloppe ce monde entier ; Il est l’Être universel et nous vivons dans Son embrassement.

15. – Tous les sens et leurs qualités sont de Lui le reflet, mais Il est sans eux ; Il est non-attaché, et cependant de tout le support ; Il jouit des gunas, quoique non limité par eux.

16. – Ce qui est en nous est Lui, et tout ce dont nous avons l’expérience hors de nous est Lui. L’intérieur et l’extérieur, le lointain et le proche, le mobile et l’immobile, tout cela Il l’est ensemble. Il est la subtilité du subtil, qui est au-delà de notre connaissance.

17. – Il est l’indivisible et Il est l’Un, mais semble Se diviser en formes et en créatures, et apparaît comme chacune des existences distinctes. Toutes choses éternellement naissent de Lui, sont maintenues en Son éternité, éternellement reprises en Son unité.

18. – Il est la lumière de toutes les lumières, et lumineux par-delà les ténèbres profondes de notre ignorance. Il est la connaissance et l’objet de la connaissance. Il siège dans le coeur de tous.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 13, 13-18 (pp. 231-233)

Le témoin inactif (Purusha) de l’action peut se libérer du champ de l’action (Prakriti)


Le Bienheureux Seigneur dit :

30. – Celui qui voit que toute action est faite en vérité par Prakriti (la Nature matérielle), et que le Moi (Purusha) est le témoin inactif, il voit.

31. – Quand il perçoit l’existence diversifiée des êtres demeurant dans l’Être éternel unique et jaillissant de Lui, alors il atteint au Brahman.

32. – Parce qu’Il est sans origine et éternel, non limité par les qualités, le Moi suprême (Purushottama) impérissable, bien qu’Il soit logé dans le corps, ô Kaunteya, n’agit pas, ni n’est affecté.

33. – Comme l’éther tout-pénétrant, en raison de sa subtilité, ne saurait être affecté, ainsi, partout logé dans le corps, le Moi n’est pas affecté.

34. – Comme l’unique soleil illumine la terre entière, ainsi le Seigneur du Champ (Purusha) illumine le Champ (Prakriti) entier, ô Bhârata.

35. – Ceux qui, par les yeux de la connaissance, perçoivent cette différence entre le Champ (Prakriti) et le Connaissant du Champ (Purusha) et comment les êtres se libèrent de Prakriti, ils parviennent au Suprême.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 13, 30-35 (pp. 237-238)

Les trois qualités intérieures (gunas), leurs interactions et le moyen de s’en affranchir


Le Bienheureux Seigneur dit :

1. – Je proclamerai encore pour toi la Connaissance suprême – le plus haut de tous les savoirs – telle que, la connaissant, tous les sages s’en sont allés à la perfection suprême.

2. – Ayant pris refuge en cette connaissance, étant devenus de même nature et de même loi d’être que Moi, ils ne naissent plus dans la création, ni ne sont tourmentés par l’angoisse de la dissolution universelle. (…)

5. – Les trois gunas (qualités intérieures) nés de Prakriti (la Nature), sattva (clarté), rajas (impulsion à l’action) et tamas (obscurité, stagnation), enchaînent dans le corps, ô toi au bras puissant, l’Habitant impérissable du corps.

6. – D’entre eux, sattva, par la pureté de sa nature, est une douce de lumière et d’illumination, et par la vertu de cette pureté ne cause en la nature ni maladie, ni morbidité, ni souffrance ; il enchaîne par l’attachement à la connaissance et par l’attachement au bonheur, ô toi sans péché.

7. – Rajas, sache-le, a pour essence l’attrait de l’affection et du désir, c’est un enfant de l’attachement de l’âme au désir des objets. Par l’attachement aux oeuvres, ô Kaunteya, il enchaîne l’esprit incarné.

8. – Mais tamas, sache-le, né de l’ignorance, est ce qui leurre tous les êtres incarnés ; il enchaîne par la négligence, l’indolence et le sommeil, ô Bhârata.

9. – Sattva attache au bonheur, rajas à l’action, ô Bhârata ; tamas voile la connaissance et attache à la négligence de l’erreur et à l’inaction.

10. – Tantôt c’est sattva qui l’emporte, ayant dominé rajas et tamas, ô Bhârata ; tantôt rajas, ayant dominé sattva et tamas ; et tantôt tamas, ayant dominé sattva et rajas.

11. – Quand, par toutes les portes du corps, viennent des flots de lumière, lumière de compréhension, de perception et connaissance, on doit comprendre qu’il y a eu dans la nature un grand accroissement, une grande élévation du guna sattvique.

12. – Appétits, impulsion de convoitise, initiative d’actions, inquiétude, désir – c’est ce qui monte en nous quand s’accroît rajas.

13. – Non-connaissance, inertie, négligence et aberration – c’est ce qui naît quand tamas prédomine, ô joie des Kurus.

14. – Si l’incarné s’en va à la dissolution quand sattva domine, alors il parvient aux mondes sans tache de ceux qui connaissent les principes suprêmes.

15. – Celui qui s’en va à la dissolution quand prédomine rajas renaît parmi ceux qu’attache l’action ; s’il se dissout pendant que croît tamas, il renaît dans des matrices d’êtres enveloppés de non-connaissance.

16. – Il est dit que le fruit des oeuvres justement accomplies est pur et sattvique ; la douleur est la conséquence des oeuvres rajasiques, l’ignorance est le résultat de l’action tamasique.

17. – De sattva naît la connaissance, et de rajas la convoitise ; la négligence et l’illusion appartiennent à tamas, et aussi l’ignorance.

18. – Ils montent, ceux qui sont en sattva ; ceux qui sont en rajas demeurent dans le milieu ; ceux qu’enveloppent l’ignorance et l’inertie – fruits du mode le plus bas – les hommes de tamas, ceux-là descendent.

19. – Quand le voyant perçoit que les modes de la nature sont toute la cause, tout le mécanisme qui produit les oeuvres, et qu’il connaît Cela qui règne suprême au-dessus des gunas et qu’il se tourne vers Lui, il parvient à madbhāva (mouvement et condition du Divin). (…)

22. – Celui qui, ô Pândava, n’abhorre ni ne fuit l’illumination (résultat de sattva grandissant), ni l’impulsion vers l’action (résultat de rajas grandissant), ni l’obscurcissement de l’être mental et nerveux (résultat de tamas grandissant), ni ne les désire quand ils cessent ;

23. – Celui qui, fermement établi, et comme siégeant au-dessus, bien haut, n’est pas ébranlé par les gunas ; qui, voyant que l’action procède des gunas, se tient à part, impassible ;

24-25. – Celui qui regarde d’un oeil égal le bonheur et la souffrance, pour qui l’or et la boue et la pierre sont d’égale valeur, pour qui sont égaux le plaisant et le déplaisant, la louange et le blâme, l’honneur et l’insulte, la faction de ses amis et la faction de ses ennemis ; qui est fermement établi en une quiétude, un calme intérieurs imperturbables, inaltérables ; qui ne prend l’initiative d’aucune action (mais laisse les gunas de la Nature faire toutes les actions) – on dit qu’il est au-dessus des gunas.

26. – Celui-là aussi qui M’aime et s’efforce vers Moi avec une adoration, un amour sans défaillance, il passe au-delà des trois gunas, et lui aussi est prêt à devenir le Brahman.

27. – Je suis (Moi, le Purushottama) la base du silencieux Brahmâ, de l’immortalité et de l’existence spirituelle impérissable, du dharma éternel et d’une entière félicité de bonheur.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 14, 1-27 (pp. 239-251)

L’arbre cosmique (ashvattha) et la perception intérieure


Le Bienheureux Seigneur dit :

1. – Avec sa source originelle au-dessus (dans l’Éternel), ses branches s’étendant au-dessous, l’ashvattha (Figuier sacré mythologique) est dit éternel et impérissable ; ses feuilles sont les hymnes du Véda. Qui le connaît connaît le Véda.

2. – Les branches de l’arbre cosmique s’étendent à la fois au-dessous et au-dessus, elles poussent de par les gunas de la Nature ; les objets des sens en sont le feuillage ; ici-bas dans le monde des hommes, il plonge ses racines d’attachement et de désir, avec leur conséquence, une action sans fin déroulée. (…)

3-4. – Sa forme réelle ne peutê têre par nous perçue en ce monde matériel des hommes incarnés, ni son commencement, ni sa fin, ni sa base ; ayant abattu, par la puissante épée du détachement, cet ashvattha aux fermes racines, on doit rechercher ce but suprême d’où, une fois qu’on l’a atteint, on n’est pas contraint de revenir en la vie mortelle ; je me détourne afin de ne chercher rien autre que cette Âme originelle de qui procède l’ancienne, la sempiternelle poussée vers l’action.

5. – Être libéré de l’égarement de cette Māyā (manifestation, illusion) inférieure, sans égoïsme, la grande erreur de l’attachement vaincue, tous les désirs calmés, la dualité de joie et de peine répudiée, être établi toujours en une conscience spirituelle – telles sont les étapes sur la voie de cet Infini suprême.

6. – C’est là qu’on trouve l’être hors du temps, qui n’est pas illuminé par le soleil ou la lune ou le feu (mais qui est lui-même la lumière de la présence du Purusha éternel, Purushottama) ; pour qui est sur cette voie, il n’est point de retour ; telle est la condition éternelle suprême de Mon Être.

7. – C’est une éternelle portion de Moi qui devient le jîva (âme individuelle) dans le monde des créatures vivantes, et qui cultive les pouvoirs subjectifs de Prakriti, le mental et les cinq sens.

8. – Quand le Seigneur revêt ce corps, Il y apporte avec Lui le mental et les sens, et en Son départ aussi (rejetant le corps), Il S’en va les emportant, comme le vent emporte d’un vase les parfums.

9. – L’oreille, l’oeil, le toucher, le goût et l’odorat, Il les emploie, et aussi le mental, et jouit des objets du mental et des sens, Lui, l’Âme qui habite au-dedans et au-dessus.

10. – Ceux qui sont dans l’erreur ne Le perçoivent pas en Sa venue, ni en Son départ, ni en Son séjour et Sa jouissance et Sa qualité assumée ; ceux-là Le perçoivent qui ont l’oeil de la connaissance.

11. – Les yogins qui s’efforcent voient en eux-mêmes le Seigneur ; mais les ignorants, bien qu’ils s’y efforcent, ne Le perçoivent pas, n’étant pas formés dans le moule spirituel.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 15, 1-11 (pp. 253-257)

L’errance des êtres de nature hostile


Le Bienheureux Seigneur dit :

6. – Il y a deux genres de créatures en ce monde matériel, le dévique (divin) et l’asurique (hostile) ; le dévique a été décrit longuement ; entends de Moi, ô Pârtha, ce qu’est l’asurique. (…)

10. – Orientés vers l’insatiable désir, arrogants, pleins d’estime de soi et d’ivresse orgueilleuse, ces êtres, âmes mal dirigées, se trompent, persistent dans leurs aspirations fausses et obstinées, et poursuivent résolument l’objet impur de leurs désirs.

11. – Ils s’imaginent que désir et jouissance sont tout le but de la vie, et (dans la poursuite désordonnée et insatiable qu’ils en font) ils sont la proie, jusqu’au moment de leur mort, d’un souci et d’une pensée et d’une anxiété et d’un effort dévorants, incessants et sans mesure.

12-15. – Enchaînés par cent chaînes, dévorés de courroux et de convoitise, inlassablement occupés à amasser des gains injustes pour servir à leur jouissance et à la satisfaction de leurs appétits, toujours ils pensent : « Aujourd’hui j’ai atteint tel objet de désir, demain j’aurai tel autre ; aujourd’hui j’ai telle richesse, demain j’en aurai davantage. J’ai tué celui-ci, mon ennemi, je tuerai aussi les autres. Je suis un seigneur et un roi des hommes, je suis parfait, accompli, fort, heureux, fortuné, privilégié entre ceux qui jouissent du monde ; je suis riche ; je suis de haute naissance ; qui donc se peut comparer à moi ? Je sacrifierai, je donnerai, je jouirai. » (…)

20. – Jetés en des matrices asuriques, dans l’erreur toujours, naissance après naissance, ils ne Me trouvent pas (car ils ne Me cherchent pas) et ils sombrent dans la condition la plus basse de la nature de l’âme.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 16, 6-20 (pp. 266-268)

L’être s’identifie à sa foi (shraddhā)


Le Bienheureux Seigneur dit :

2. – La foi (shraddhā), dans les êtres incarnés, est de triple espèce comme toutes choses dans la nature, et elle varie selon la qualité dominante de leur nature, sattva, rajas ou tamas. Écoute cette qualité triple.

3. – La foi de tout homme prend la forme qui lui donne la substance de son être, ô Bhârata. Ce Purusha, cette âme en l’homme, est, peut-on dire, fait de shraddhā (foi, volonté d’être, croyance en soi et en l’existence) et quelles que soient en lui cette volonté, cette foi ou cette croyance fondamentale, il est cela, et cela est lui.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 17, 2-3 (p. 275)

La foi (shraddhā), premier support de l’existant


Le Bienheureux Seigneur dit :

20. – Donner de manière sattvique, c’est donner pour l’amour de donner et de faire du bien, et à qui ne donne rien en retour ; c’est donner dans de justes conditions de temps et de lieu et au juste bénéficiaire (celui qui en est digne, ou que le don peut réellement aider).

21. – Donner de manière rajasique, c’est donner à regret, ou en se faisant violence, ou dans un but personnel et égoïste, ou dans l’espoir de quelque récompense.

22. – Le don tamasique est offert sans considération des conditions justes de temps, de lieu et d’objet ; il est offert sans souci des sentiments de celui qui le reçoit, et qui le méprise dans le temps même qu’il accepte.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 17, 20-22 (pp. 281-282)

La monosyllabe AUM et l’action bonne (sat)


Le Bienheureux Seigneur dit :

23. – La formule AUM (A, commencement ; U, milieu ; M, fin ; AUM, Absolu) tat (Cela, Absolu) sat (existence, bon) est la triple définition du Brahman, par qui furent jadis créés les Brâhmanas, les Védas et les sacrifices. (…)

26. – Sat signifie bien et sat signifie existence ; de même, ô Pârtha, le mot sat s’emploie dans le sens d’action bonne (car toutes les actions bonnes préparent l’âme pour la plus haute réalité de notre être).


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 17, 23-26 (p. 282)

Le vrai sens de la renonciation intérieure (tyāga) aux oeuvres


Le Bienheureux Seigneur dit :

7. – En vérité il ne convient pas de renoncer aux actions justement réglées ; y renoncer par ignorance est faire une renonciation tamasique.

8. – Celui qui abandonne les oeuvres parce qu’elles apportent de l’affliction ou qu’elles sont un tourment pour la chair, celui-là, faisant une renonciation rajasique, n’obtient pas le fruit de la renonciation.

9. – Celui qui accomplit, parce qu’il faut la faire, une action justement réglée, sans attachement ni à l’action ni au fruit de l’action, sa renonciation est considérée comme sattvique.

10. – L’homme sage qui, tout doute rejeté, pratique le renoncement dans la lumière d’un mental pleinement sattvique, n’a point d’aversion à l’égard de l’action déplaisante, ni d’attachement à l’action plaisante.

11. – Mais certes, les êtres incarnés ne sauraient renoncer à toute action ; en vérité, celui qui abandonne le fruit de l’action, on peut dire qu’il est un tyāgin (le vrai pratiquant de la renonciation).

12. – Les trois sortes de résultats, plaisants, déplaisants et mêlés, en ce monde ou en d’autres, en cette vie ou en une autre, sont pour les esclaves du désir et de l’ego ; ces choses ne s’attachent pas à l’esprit libre.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 18, 7-12 (pp. 288-289)

Les trois sortes de connaissances, d’actions et d’auteurs-rices de l’action


Le Bienheureux Seigneur dit :

19. – La connaissance, l’oeuvre et l’auteur sont de trois sortes, dit le Sâmkhya, selon la différence dans les gunas (qualités intérieures) ; entends cela aussi comme il convient.

20. – Cette connaissance par quoi l’on voit un être impérissable unique en tout devenir, un tout indivisible unique en toutes ces divisions, sache qu’elle est sattvique.

21. – Mais cette connaissance qui voit seulement la multiplicité des choses en leur existence distincte, et en toutes ces existences la diversité de leur jeu, sache que cette connaissance est rajasique.

22. – La connaissance tamasique est une manière étroite et petite de regarder les choses, qui ne voit pas la nature réelle du monde ; elle s’attache à un seul mouvement, à une seule routine comme si c’était l’ensemble (incapable qu’elle est de prévoir et de comprendre avec intelligence).

23. – Une action justement réglée, accomplie sans attachement, sans attraction ni aversion (comme aiguillon ou comme frein), faite par celui qui est sans désir du fruit, cette action est dite sattvique.

24. – Mais cette action qu’un homme entreprend sous l’empire du désir, ou avec un sens égoïste de sa propre personnalité dans l’action, et qui est faite avec un effort démesuré (un grand déploiement, une tension de volonté personnelle afin d’atteindre l’objet du désir), cette action est déclarée rajasique.

25. – L’action entreprise par aveuglement (par une obéissance mécanique aux instincts, aux impulsions et aux idées obscures), sans considérer la force ou la capacité, sans considérer les conséquences, le gaspillage d’effort ou le mal fait à autrui, cette action est déclarée tamasique.

26. – Libre d’attachement, libre d’égoïsme, plein de résolution ferme (impersonnelle) et d’une calme rectitude de zèle, sans ivresse dans le succès, sans découragement dans l’échec – celui qui agit ainsi est appelé sattvique.

27. – Ardemment attaché à l’action, passionnément désireux du fruit, convoiteux, impur, souvent violent et cruel et brutal dans les moyens, plein de joie (dans le succès) et de chagrin (dans l’échec) – celui qui agit ainsi est appelé rajasique.

28. – Celui qui agit avec un mental mécanique (qui ne se met pas vraiment dans l’action), qui est obstiné, paresseux, aisément déprimé, remettant toujours l’action à faire, celui qui agit ainsi est appelé tamasique.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 18, 19-28 (pp. 292-295)

Les trois sortes de plaisirs


Le Bienheureux Seigneur dit :

36-37. – Et maintenant, les trois sortes de plaisirs, écoute, Je te les dis, ô taureau des Bhâratas. Celui en quoi on se réjouit par la discipline de soi, et par quoi prend fin la douleur, qui d’abord est comme poison, mais à la fin est comme nectar, ce plaisir est dit sattvique, né de la satisfaction du mental et de l’esprit supérieurs.

38. – Celui qui est né du contact des sens avec leurs objets, qui d’abord est comme nectar mais à la fin est comme poison, ce plaisir est appelé rajasique.

39. – Ce plaisir dont l’erreur est le commencement et dont l’erreur est la conséquence, qui naît du sommeil, de l’indolence, il est déclaré tamasique.

40. – Il n’est point d’entité, ni sur terre, ni au ciel parmi les dieux, qui ne soit sujette au jeu de ces trois qualités (gunas) nées de la nature.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 18, 36-40 (pp. 297-299)

Connaître sa propre nature d’être (svabhāva) pour savoir comment oeuvrer dans le monde (svadharma)


Le Bienheureux Seigneur dit :

41. – Les oeuvres des brahmanes (sages), des kshatriyas (guerriers), des vaishyas (agriculteurs, artisans, commerçants) et des shûdras (ouvriers) se distinguent selon les qualités (gunas) nées de leur propre nature intérieure.

42. – Calme, maîtrise de soi, ascèse, pureté, longanimité, intégrité, connaissance, acceptation de la vérité spirituelle – telle est l’activité du brahmane, née de son svabhāva (nature propre individuelle).

43. – Héroïsme, intrépidité, résolution, adresse, inhabilité à fuir la bataille, générosité, domination (īshvarabhāva, tempérament du seigneur et du chef) – telle est l’activité naturelle du kshatriya.

44. – Agriculture, élevage du bétail, commerce – comprenant aussi le travail de l’artisan – telle est l’activité naturelle du vaishya. Tout travail ayant un caractère de service fait partie de la fonction naturelle du shûdra.

45. – Un homme pleinement attentif au travail qui convient à sa propre nature atteint la perfection. Écoute comment la perfection est atteinte par celui qui est pleinement attentif au travail qui est dans sa propre nature.

46. – Celui qui est l’origine de tous les êtres, dont est pénétré cet univers, c’est en L’adorant par son propre travail qu’un homme atteint la perfection.

47. – Mieux vaut pour chacun sa propre loi d’action (svadharma), même imparfaite, que la loi d’autrui, même bien appliquée. On n’encourt pas le péché quand on agit selon la loi de sa propre nature.

48. – Le travail né avec toi, ô fils de Kuntî, même mauvais, ne doit pas être abandonné. Certes toutes les actions (dans les trois gunas) sont obscurcies de défauts comme le feu l’est de fumée.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 18, 41-48 (pp. 299-303)

Le coeur de l’enseignement du Bienheureux : l’union au Soi


Le Bienheureux Seigneur dit :

49. – Avec en toute chose une compréhension sans attachement, avec une âme souveraine d’elle-même et vide de désir, l’homme atteint par la renonciation à la perfection suprême de naishkarmya (absence d’action).

50. – Comment, parvenu à cette perfection, on parvient au Brahman, entends-le de Moi, ô fils de Kuntî – c’est là l’ordre suprême, condensé, de la connaissance.

51-53. Unifiant l’intelligence purifiée avec la pure substance spirituelle en lui, maîtrisant l’être entier par une volonté ferme et stable, ayant renoncé au son et aux autres objets des sens, se retirant de toute affection et de toute aversion, recourant à l’impersonnelle solitude, sobre, ayant maîtrisé la parole, le corps et le mental, constamment uni par la méditation avec son Moi le plus profond, renonçant complètement au désir et à l’attachement, rejetant égoïsme, violence, arrogance, désir, courroux, sens et instinct de possession, délivré de tout sens de « moi » et de « mien », calme et lumineusement impassible – un tel homme est prêt à devenir le Brahman.

54. Quand un homme est devenu le Brahman, quand, dans la sérénité du moi, il ne s’afflige ni ne désire, quand il est égal envers tous les êtres, alors il obtient le suprême amour et la dévotion suprême pour Moi.

55. – Par la dévotion il en vient à Me connaître, à connaître qui Je suis et combien Je suis, et en la réalité entière et en tous les principes de Mon être ; M’ayant ainsi connu, il entre en Cela (Purushottama).

56. – Et s’il fait aussi toutes les actions en demeurant toujours logé en Moi, il atteint par Ma grâce la condition éternelle et impérissable.

57. – Te vouant entièrement à Moi, abandonnant consciemment toutes tes actions à Moi, recourant au Yoga de la volonté et de l’intelligence, sois toujours en ton coeur et ta conscience un avec Moi.

58. – Si, en tous temps, tu es un avec Moi en ton coeur et ta conscience, alors, par Ma grâce, tu les franchiras sauf, tous les passages difficiles et périlleux ; mais si, à cause de ton égoïsme, tu n’entends pas, tu tomberas dans la perdition.

59. – Vaine est ta résolution, celle qu’en ton égoïsme tu formes, disant « Je ne veux pas combattre » ; ta nature te prescrira ta tâche.

60. – Ce qu’en ton erreur tu désires ne pas faire, ô Kaunteya, cela, sans recours tu devras l’accomplir, entraîné par ton activité propre née de ton svabhāva.

61. – Le Seigneur Se tient au coeur de toutes les existences, ô Arjuna, et Il les fait tourner et tourner montées sur une machine par le moyen de Sa Māyā.

62. – En Lui prends refuge, en toutes les voies de ton être, et par Sa grâce tu parviendras à la paix suprême et à la condition éternelle.

63. – Ainsi t’ai-Je exposé une connaissance plus secrète que celle-là même qui est cachée ; ayant pleinement réfléchi sur elle, agis comme tu le voudras.

64. – Et maintenant entends la parole suprême, la parole la plus secrète, que Je vais te dire ; tu es Mon bien-aimé, intimement ; c’est pourquoi Je parlerai pour ton bien.

65. – Emplis de Moi ta pensée, deviens Mon amant et Mon adorateur, sacrifie à Moi, sois prosterné devant Moi, à Moi tu viendras, c’est l’assurance et la promesse que Je te fais, car tu M’es cher.

66. – Abandonne tous les dharmas et prends refuge en Moi seul, Je te délivrerai de tout péché et de tout mal, ne t’afflige point. (…)

67. – Cela, jamais tu ne devras le dire à qui est sans ascèse, à qui est sans dévotion, à qui ne se voue à servir ; ni non plus à qui Me méprise et Me rabaisse (Moi logé dans le corps humain).

68. – Celui qui, avec la plus haute dévotion pour Moi, proclamera parmi Mes dévots ce secret suprême, sans aucun doute il viendra à Moi.

69. – Et il n’est nul parmi les hommes qui fasse plus que lui ce qui M’est le plus cher ; et il n’y en aura jamais dans le monde qui Me soit plus cher que lui.

70. – Et celui qui étudiera cet entretien sacré qui fut le nôtre, de lui Je recevrai l’adoration par le sacrifice de la connaissance.

71. – Et aussi l’homme qui, plein de foi, l’écoute, sans discussion vaine, celui-là même, libéré, atteint aux mondes heureux des justes.

72. – L’as-tu écouté, ô fils de Prithâ, de tout ton esprit concentré ? Ton erreur, née de l’ignorance, est-elle détruite, ô Dhananjaya ?

Arjuna dit :

73. – Détruite est mon erreur, j’ai recouvré la mémoire par Ta grâce, ô Infaillible. Me voici ferme ; dissipés sont mes doutes. J’agirai selon Ta parole.

Sanjaya dit :

74. – j’ai entendu cet entretien merveilleux de Vâsudéva (Krishna) et de Pârtha (Arjuna) à la grande âme, qui fit mes cheveux se dresser.

75. – Par la grâce de Vyāsa, j’ai tendu ce secret suprême, ce yoga, directement je l’ai entendu de Krishna, le Maître divin du yoga, qui Lui-même l’a proclamé.

76. – Ô Roi, me rappelant, me rappelant ce discours merveilleux et sacré de Késhava (Krishna) et d’Arjuna, je me réjouis encore et encore.

77. – Me rappelant, me rappelant aussi cette prodigieuse forme de Hari (Krishna), grand est mon émerveillement, ô Roi. Je me réjouis encore et encore.

78. – Là où est Krishna, le Maître du yoga, là où est Pârtha (Arjuna), l’archer, immanquablement sont gloire, victoire et prospérité, et aussi l’immuable Loi de la justice.


VYĀSA, Bhagavad-Gītā (v. – 500)
Chapitre 18, 49-78 (pp. 310-329)