In Joan TRONTO, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, Collection Textes à l’appui/Philosophie pratique, Éditions La Découverte, 2009
“Au niveau le plus général, nous suggérons que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible.”
Joan TRONTO, Un monde vulnérable. Chapitre 4. Le care
Le care : de l’indépendance à l’interdépendance
Le monde nous semblera différent si nous déplaçons le care (sollicitude, soin) de la position périphérique qui est actuellement la sienne pour lui assigner une place plus proche du cœur de la vie humaine. (…) Nous aurons à repenser nos conceptions de la nature humaine et à passer du dilemme de l’autonomie ou de la dépendance à un sentiment plus élaboré de l’interdépendance humaine. Il nous faudra de plus comprendre de quelles façons nos théories politiques et morales actuelles interviennent dans le maintien des inégalités de pouvoir et de privilège en abaissant les « autres », ceux qui effectuent actuellement les tâches du soin dans notre société.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (p. 141)
Prendre en charge la vulnérabilité
Le care (la « sollicitude » et/ou le « soin ») est un mot commun profondément inscrit dans notre langage quotidien. Au niveau le plus général, la sollicitude connote une forme d’engagement ; la manière la plus simple de le démontrer est d’envisager sa forme négative : « je ne m’en soucie pas » (I don’t care). Mais le type d’engagement connoté par la sollicitude n’est pas de même type que celui qui caractérise une personne mue par ses intérêts. Dire « je ne m’en préoccupe pas » n’est pas l’équivalent d’être indifférent. Un « intérêt » peut prendre la qualité d’un attribut, d’une possession, comme de ce qui engage notre attention. Au contraire, dire « nous nous préoccupons de la faim » implique davantage que le fait que nous y prenions de l’intérêt. La sollicitude comporte deux aspects supplémentaires. Premièrement, elle implique de tendre vers quelque chose d’autre que soi : elle n’est ni autoréférentielle ni autocentrée. Deuxièmement, elle suggère implicitement qu’elle va conduire à entreprendre une action. De quelqu’un disant : « je me soucie de la faim dans le monde » mais qui ne ferait rien pour la soulager, nous penserions qu’il ne sait pas de quoi il parle en affirmant s’en soucier. Sémantiquement, la sollicitude est indissociable de la notion de charge ; se soucier implique davantage qu’une simple envie ou un intérêt passagers, mais bien plutôt l’acquiescement à une forme de prise en charge.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 142-143)
Réparer notre monde
Au niveau le plus général, nous suggérons que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie.
Notons tout d’abord plusieurs caractéristiques de cette définition du care. Premièrement, elle ne se limite pas aux interactions que les humains ont avec les autres. Nous y incluons la possibilité que le soin s’applique non seulement aux autres, mais aussi à des objets et à l’environnement. Deuxièmement, nous ne présumons pas que le soin est une relation duelle ou interindividuelle. La sollicitude est trop souvent décrite et définie comme une relation nécessaire entre deux individus, le plus souvent entre une mère et son enfant. Comme d’autres l’ont noté, cette conception dyadique conduit à romancer la relation mère-enfant, de sorte qu’elle devient dans le discours occidental contemporain comme l’équivalent d’un couple romantique. Une telle conception présuppose également que le soin est naturellement individuel, alors qu’en fait peu de sociétés au monde ont conçu l’éducation des enfants – probablement l’une des formes paradigmatiques de la sollicitude – comme relevant de la seule responsabilité de la mère biologique. En retenant cette hypothèse d’une sollicitude de forme dyadique, la plupart des auteurs contemporains rejettent dès le départ les différentes manières dont le care peut fonctionner socialement et politiquement dans une culture donnée. Troisièmement, nous insistons sur le fait que l’activité de soin est dans une large mesure définie culturellement et présente donc des variations selon les cultures. Quatrièmement, nous considérons le soin comme actif. Le care peut caractériser une activité singulière ou décrire un processus. À cet égard, il n’est pas simplement une préoccupation intellectuelle, ou un trait de caractère, mais le souci de l’existence, engageant l’activité d’êtres humains dans les processus de la vie quotidienne. Le care est à la fois une pratique et une disposition.
Le champ du care est immense. En fait, lorsque nous commençons à y réfléchir ainsi, il absorbe une grande part de l’activité humaine.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 143-145)
Les 4 étapes du care
Nous avons noté qu’en tant que processus actif le care comportait quatre phases, analytiquement distinctes, mais intimement liées. Ce sont les suivantes : se soucier de, prendre en charge, prendre soin et recevoir le soin. Décrivons, l’une après l’autre, chacune de ces quatre phases.
Se soucier de (caring about) – Le care implique en premier lieu la reconnaissance de sa nécessité. Il implique donc de constater l’existence d’un besoin et d’évaluer la possibilité d’y apporter une réponse. « Se soucier de » implique fréquemment d’assumer la position d’une autre personne ou d’un autre groupe pour identifier le besoin. Reconnaître que les personnes atteintes du sida pourraient avoir des problèmes de mobilité crée un besoin : comment pourront-elles se nourrir ? Faire leurs courses ? Le « souci des autres » est façonné culturellement et individuellement : certains ignorent les mendiants qui demandent de l’argent ; les images d’enfants affamés présentées dans les journaux télévisés pourraient nous faire envisager une contribution à une organisation humanitaire internationale. Aux États-Unis, nous pensons fréquemment le « souci des autres » en des termes fondamentalement individualistes : plusieurs universitaires ont soutenu que ce dont nous nous soucions définit ce que nous sommes en tant que personnes et en tant qu’individus singuliers. Néanmoins, nous pouvons également décrire ce « souci des autres » à un niveau social et politique et décrire l’approche adoptée par la société à l’égard des sans-abri, par exemple, en termes de care.
Prendre en charge (taking care of) – « Prendre en charge » constitue l’étape suivante du processus du care. Elle implique d’assumer une certaine responsabilité par rapport à un besoin identifié et de déterminer la nature de la réponse à lui apporter. Au lieu de se contenter de se centrer sur les besoins d’une autre personne, la prise en charge implique de reconnaître que l’on peut agir pour traiter ces besoins non satisfaits. Si l’on pense que rien ne peut être fait pour résoudre un problème, alors il n’est pas de manière appropriée de le « prendre en charge ». Si nous croyons qu’il est très malheureux que les enfants du tiers monde meurent de faim mais que toute nourriture envoyée là-bas sera volée, il ne sert à rien d’envoyer de l’argent pour acheter de la nourriture ; nous avons alors suggéré que ce besoin ne peut être satisfait et qu’aucune forme de prise en charge n’a lieu d’être. La prise en charge implique certaines conceptions de l’action et de la responsabilité dans le processus du soin. Ayant reconnu les besoins des personnes atteintes du sida, un certain nombre d’organisations sont apparues pour y pourvoir, telles le Gay Men’s Health Crisis, le Project Open Hand et le Shanti Project. Visiblement, la tâche de prise en charge des besoins des personnes affectées par le sida va au-delà de la démarche consistant à se présenter à la porte de quelqu’un, à frapper et offrir un repas chaud. Il faut trouver une source régulière d’approvisionnement en nourriture, coordonner les bénévoles et trouver des fonds. Toutes ces tâches font partie de la « prise en charge ».
Prendre soin (care giving) – « Prendre soin » suppose la rencontre directe des besoins de care. Ce qui implique un travail matériel et exige presque toujours de ceux qui prennent soin qu’ils aient un contact direct avec les objets du care. La distribution de nourriture dans les camps en Somalie, l’arrivée de bénévoles apportant des repas culturellement adaptés aux malades du sida, ou le fait de laver leur linge sont des exemples du soin. Il en est de même d’exemples qui se présentent plus spontanément à l’esprit : l’infirmière administrant des médicaments, celle ou celui qui répare un objet détérioré, la mère qui parle à son enfant des événements de la journée, la voisine aidant son amie à se coiffer, etc.
Il serait possible de concevoir le don d’argent comme une des formes sous lesquelles le soin est dispensé, encore que cette forme de don n’y aboutisse habituellement qu’en permettant la réalisation par quelqu’un d’autre du travail de soin nécessaire. Si je donne de l’argent dans la rue à un sans-abri, elle ou il devra convertir cet argent en autre chose qui répondra à un besoin. À cet égard, procurer de l’argent à quelqu’un correspond davantage à le prendre en charge qu’à prendre soin de lui. La raison qui amène à insister sur cette distinction est importante. L’argent n’apporte pas de solutions aux besoins humains, même s’il procure les ressources grâce auxquelles ils peuvent être satisfaits. Cependant, comme les économistes féministes l’ont depuis longtemps noté, une charge de travail importante est nécessaire pour convertir un chèque, ou toute autre forme de ressource monétaire, en satisfaction des besoins humains. Qu’aux États-Unis nous établissions trop rapidement une équivalence entre proposer de l’argent et satisfaire les besoins indique la sous-évaluation de la manière dont on prend soin des autres dans notre société.
Recevoir le soin (care receiving) – La dernière phase du care correspond à la reconnaissance de ce que l’objet de la sollicitude réagit au soin qu’il reçoit. Par exemple, le piano qui a été réaccordé sonne de nouveau agréablement, le patient se sent mieux ou les enfants affamés semblent en meilleure santé après avoir été nourris. Il est important d’inclure la réception du soin parmi les éléments du processus, parce que c’est la seule manière de savoir s’il a été apporté une réponse aux besoins de soin. (…) Mais les perceptions des besoins peuvent être fausses. Même si la perception d’un besoin est correcte, la manière dont ceux qui prennent soin des autres choisissent de le satisfaire peut être à l’origine de nouveaux problèmes. Une personne à mobilité réduite peut préférer se nourrir elle-même, même s’il est plus rapide pour le bénévole qui s’est présenté avec un repas chaud de le faire. Quelle évaluation du besoin le plus pressant – le besoin pour le bénévole d’arriver chez le client suivant ou le besoin pour le destinataire du repas de préserver sa dignité – est-elle préférable ? Quelle analyse des besoins des enfants dans les écoles pourvues de ressources insuffisantes orientera la manière dont elles dépensent leurs fonds ou le budget dont elles disposeront, etc. ? Faute de réaliser que l’objet dont il a été pris soin réagit à la sollicitude qu’il a reçue, nous pouvons rester dans l’ignorance de ces dilemmes et perdre la capacité d’évaluer l’adéquation du soin proposé.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 147-150)
La pratique du care
La meilleure manière de penser le care est sans doute de l’envisager comme pratique. La notion de pratique est complexe ; c’est une alternative aux conceptions du care comme principe ou émotion. Désigner le care comme une pratique implique qu’il est à la fois pensée et action, que l’une et l’autre sont étroitement liées et orientées vers une certaine fin. L’activité et sa fin établissent les limites de ce qui apparaît comme bien fondé dans le cadre de la pratique. (…)
par quelle sorte de fin la pratique du care est-elle guidée ? Je suggère que les quatre phases du care peuvent servir de schéma idéal pour décrire un acte de care intégré, c’est-à-dire bien accompli. Les perturbations susceptibles d’intervenir dans ce processus sont utiles à analyser. Proposer une manière intégrée, soliste, de répondre aux besoins concrets constitue l’idéal du care.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 150-151)
Les conflits de soin
Néanmoins, le fait que le care puisse être un processus bien intégré ne devrait pas détourner notre attention du conflit qu’il implique. S’il existe idéalement un lien non problématique entre « se soucier de », « prendre en charge », « prendre soin » et « recevoir le soin », il est en réalité vraisemblable que des conflits existent dans chacune de ces phases et entre celles-ci. Les infirmières peuvent avoir leurs propres idées sur les besoins des patients ; elles peuvent « se soucier » davantage d’un patient que le médecin de service. Il est cependant peu fréquent que leur statut les autorise à rectifier le jugement du médecin ; c’est le médecin qui « prend en charge » le patient, même si l’infirmière, qui prend soin de lui, remarque des choses que le médecin ne voit pas ou ne considère pas comme importantes. Souvent, dans les bureaucraties, ceux qui déterminent de quelle manière il sera pourvu aux besoins sont très éloignés des conditions effectives de distribution et de réception du soin et, en conséquence, ils peuvent ne pas proposer des soins de qualité.
Le care est de surcroît lourd de conflits de bien d’autres manières. Ceux qui prennent soin des autres estiment fréquemment que leur besoin de s’occuper d’eux-mêmes entre en conflit avec la sollicitude qu’ils doivent accorder aux autres, ou qu’ils sont responsables de la prise en charge d’un certain nombre d’autres personnes ou d’autres choses dont les besoins sont en conflit les uns avec les autres. La manière dont quelqu’un qui prend soin des autres arbitre ces conflits va évidemment affecter la qualité du care. Ceux qui reçoivent le soin pourraient avoir sur leurs besoins des idées différentes de ceux chargés de prendre soin. Les destinataires peuvent souhaiter orienter les soins qu’ils reçoivent, plutôt que d’en être les simples récepteurs passifs.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (p. 151)
Dimension culturelle et universelle du care
Sur le plan conceptuel, le care est à la fois particulier et universel. La définition du care adéquat varie selon les cultures. L’idée que le « maternage » est l’acte paradigmatique du soin fait par exemple partie de notre construction culturelle du care adéquat. Celle-ci peut également varier selon les différents groupes sociaux, tels qu’ils se distinguent par affinités, par classe, par caste, par genre, etc. Ces interprétations culturelles du « bon soin » servent de marqueur des groupes de classe, de caste et de genre.
Cependant, en dépit du fait que sa signification varie d’une société à une autre et d’un groupe social à un autre, le care est néanmoins un aspect universel de la vie humaine. Tous les humains ont besoin d’être l’objet d’attention, même si le degré d’attention que les autres doivent offrir dépend non seulement de différences culturellement construites, mais aussi de différences biologiques impliquant que les enfants des humains ne sont pas capables de prendre soin d’eux-mêmes et qu’il faut se charger des humains malades ou infirmes et des morts. Une fois encore, le care n’est pas universel au regard de n’importe quels besoins spécifiques, mais tous les humains ont des besoins et les autres doivent les aider à y répondre.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (p. 152)
Le problème des ressources
Un care adéquat exige également différentes sortes de ressources. Pour que la description du care comme pratique ne nous induise pas en erreur, il faut rappeler qu’il repose sur la distribution des ressources adéquates : des biens matériels, du temps et des compétences. Les ressources nécessaires à un care adéquat sont d’une manière générale plus rares que ne le souhaiteraient ceux qui sont engagés dans les activités de soin ; l’une des questions politiques les plus importantes à envisager est de déterminer les principes de l’allocation des ressources aux différents besoins de soin. Là encore, la question des ressources se complique du fait de l’existence de conflits dans le care, des conceptions culturelles variables du bon care ou du care adéquat, et de la rareté des ressources matérielles ou autres.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 152-153)
La marginalisation du care
Une des questions clés que nous devons considérer est de savoir pourquoi le care, qui constitue une part si centrale de la vie humaine, est traité comme un élément aussi marginal de l’existence. Dans notre culture actuelle, cette marginalisation comporte un grand avantage idéologique. En ne remarquant pas à quel point le care est omniprésent et central pour la vie humaine, ceux qui occupent des positions de pouvoir et de privilège peuvent continuer d’ignorer et de dévaloriser les activités de soin et ceux qui les dispensent. Attirer l’attention sur le care revient à soulever des questions relatives à l’adéquation du care dans notre société. Une telle enquête conduire à un profond réexamen de la vie morale et politique. (…)
Une meilleure explication du lien entre la fragmentation des points de vue sur le care et la distribution du pouvoir peut être trouvée en passant en revue une série complexe d’idées relatives à l’individualisme, à l’autonomie et aux figures du self-made man. Non seulement il serait difficile à ces figures d’admettre à quel point le care a rendu leur vie possible, mais le faire ruinerait la légitimité de la distribution inéquitable des pouvoirs, des ressources et des privilèges dont ils sont précisément les bénéficiaires. Néanmoins, si l’on considère certaines des conceptions actuelles du care, reconnaître la sollicitude qu’ils reçoivent ne constitue pas une menace pour les puissants ; il leur suffit de l’évoquer dans la place sociale où elle est proprement contenue. Ainsi, du fait que le care est dévalorisé et contenu, il ne représente pas une menace pour la manière dont nous pensons l’ordre social. Cependant, si le care se voit attribuer la position qui lui revient, les questions relatives à « qui prend soin de qui » et à la légitimé des arrangements actuels deviennent des questions morales et politiques centrales.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 153-155)
Qui prend soin ?
En fait, ce n’est pas le seul genre mais aussi l’appartenance raciale et de classe qui, dans notre culture, permettent d’identifier qui pratique le care et de quelle manière.
Souvent, le soin est institué socialement de telle sorte que le travail qui l’accompagne devient celui des membres les moins aisés de la société. Il est difficile de savoir si les moins aisés le sont parce qu’ils pratiquent la sollicitude et que le soin est dévalorisé ou si, afin de dévaloriser des personnes, elles sont contraintes d’effectuer ce travail de soin. Néanmoins, si nous considérons les questions de race, de classe et de genre, nous remarquons que les personnes les moins aisées dans la société sont de manière disproportionnée celles qui dispensent les soins et que les membres les plus riches de la société utilisent fréquemment leur position de supériorité pour transférer à d’autres la charge du travail du soin.
Dans l’histoire occidentale, le soin a été principalement le travail des esclaves, des domestiques et des femmes. On s’est presque exclusivement déchargé sur les femmes des tâches de soin les plus lourdes, celles de la garde des enfants, des soins aux infirmes et aux personnes âgées. Bien que les esclaves et les domestiques aient souvent été employés à des tâches de production, on leur a également attribué des tâches de soin. Les esclaves ont donc travaillé dans les mines et dans les champs, mais aussi comme domestiques.
Dans les sociétés de castes, les plus basses d’entre elles sont réservées à ceux qui sont au contact des sécrétions physiologiques des autres ; ce sont là d’humbles tâches. Dans les sociétés industrielles modernes, ces tâches de soin continent d’être effectuées de manière disproportionnée par ceux dont la condition dans la société est la moins élevée : les femmes, les membres de la classe ouvrière et, dans la plupart des pays occidentaux, les personnes de couleur.
Le travail du soin étant relativement dissimulé dans notre société, il est parfois malaisé d’appréhender sa répartition. Cependant, si nous examinons attentivement les opportunités d’emploi dont se saisissent les différents groupes sociaux, nous remarquons que les soins aux personnes sont dévalorisés, sous-payés, et que ces emplois sont de manière disproportionnée occupés par ceux qui sont relativement dépourvus de pouvoir. (…)
Ici intervient un cercle vicieux : le care est dévalorisé et les personnes qui effectuent le travail du soin le sont également. Non seulement ces emplois sont faiblement rémunérés et ne jouissent d’aucun prestige, mais l’association de ces personnes à des relations au corps abaisse encore leur valeur. Ceux dont on pense qu’ils sont « autres » dans la société sont souvent envisagés en termes corporels : ils sont décrits par leur condition physique, sont considérés comme « sales », comme plus « naturels ». Ainsi, les descriptions idéologiques des « personnes de couleur » et des « femmes » (comme si de telles catégories existaient) insistent souvent sur leurs qualités « naturelles » : dans la culture américaine dominante, les Noirs ont le sens du rythme et les femmes sont naturellement plus maternantes et émotives. (…)
Je suggère que les dimensions de genre, de race et de classe affectant le care sont plus subtiles qu’il ne le semble à première vue. Je pense que nous nous rapprochons de la réalité lorsque nous disons que le « souci des autres » et la « prise en charge » sont les obligations des puissants ; il est laissé aux moins puissants de prendre soin des autres et de recevoir le soin.
Ainsi, la « prise en charge » est davantage associée à des rôles plus proches de la sphère publique et davantage aux hommes qu’aux femmes. L’un des usages les plus courants de la formule « prendre en charge » est sans doute cette idée qu’en travaillant un homme prend en charge sa famille. Le médecin prend en charge le patient, même si les infirmier(ère)s, les aides-soignant(e)s et les technicien(ne)s de laboratoire sont, en pratique, ceux qui en prennent soin. (…)
Les aspects les plus prestigieux de l’exercice de la médecine ne tiennent pas tant à son lien avec le soin qu’à sa prétention à être à la pointe de la science. Les médecins les plus réputés interviennent peu dans le travail de soin au quotidien ; pour les médecins, le prestige le plus élevé provient de leur statut dans le domaine de la recherche.
Dans les autres cas où les hommes puissants prennent soin des autres, ils bénéficient également d’un régime d’exception. Lorsque les hommes de statut social relativement élevé font un travail de soin, celui-ci devient une activité davantage valorisée. Les hommes dont le rôle est de prendre soin des autres, comme les cuisiniers ou les maîtres d’hôtel des grands restaurants, sont considérés comme l’élite dans leur domaine.
Ainsi, cette analyse du care comme travail révèle qu’un ensemble complexe de valeurs structure la manière dont nous l’envisageons dans la société et contribue à attribuer une valeur plus élevée aux services effectués par les plus puissants, alors que le travail de soin de « moindre importance » est laissé aux moins puissants.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 156-160)
La juste valeur du care
De même que les privilèges masquent à leurs bénéficiaires le travail de soin, de même l’absence de privilèges rapproche les moins aisés du monde réel du care. Celui-ci correspond à un travail difficile, mais c’est un travail qui touche à la vie humaine. La valorisation du care par ceux qui prennent soin des autres ne relève ni d’une fausse conscience ni d’une vision romantique mais constitue un reflet exact de sa valeur dans l’existence.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (p. 162)
Avoir le courage de reconnaître la vulnérabilité
Pour aggraver les choses, les destinataires de soin sont considérés comme relativement désarmés. Au niveau le plus général, faire une demande revient à avoir un besoin ; lorsque nous nous considérons comme des adultes autonomes, indépendants, il est très difficile de reconnaître que nous sommes aussi dans le besoin. Une partie des raisons pour lesquelles nous préférons méconnaître les formes routinières du care en tant que tel est de préserver l’image que nous avons de nous-mêmes comme n’étant pas soumis au besoin. Le besoin étant conçu comme une menace pour notre autonomie, ceux qui ont davantage de besoins que nous paraissent moins autonomes et donc comme disposant de moins de pouvoirs et de capacités. Il en résulte que la situation de ceux qui ont besoin du care nous inspire de la pitié parce qu’ils demandent de l’aide. De plus, les destinataires du soin étant perçus comme pitoyables, il devient plus difficile aux autres de reconnaître leurs besoins en tant que tels. Cette construction contribue en outre à établir une distance entre les besoins des « vrais nécessiteux » et les personnes ordinaires qui présument de leur propre absence de besoins. Les membres du mouvement pour les droits des handicapés ont depuis longtemps reconnu à quel point il était difficile d’amener les citoyens supposés valides à les envisager comme des personnes méritant, à l’égal des autres, dignité et respect.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 165-166)
Le « pouvoir des faibles »
Le care apparaît comme la préoccupation de ceux qui ont le moins de pouvoir ou d’importance dans la société. Je soutiens (…) que c’est le pouvoir réel du care, parce qu’il est considérable, qui rend son confinement nécessaire.
Le care est utilisé par les puissants pour manifester leur pouvoir et le préserver, comme c’est le cas lorsque les dirigeants font appel à d’autres pour effectuer le travail de soin autour d’eux, afin de disposer de davantage de temps pour « diriger ». Mais le care est également l’un des « pouvoirs des faibles » et l’analyse de la place du soin dans la société doit aussi rendre compte de la manière dont le care constitue une puissance.
Désigner le care comme un pouvoir des faibles est une façon de souligner que ceux qui prennent soin des autres apportent un soutien essentiel à la vie. Sans soin, les enfants ne deviendraient pas adultes ; les hommes n’auraient pas d’enfants qui héritent de leur fortune, etc. Il en résulte qu’une sorte de ressentiment accompagne souvent la non-reconnaissance de l’importance du care. La tradition occidentale est riche d’histoires de mères qui essaient d’obtenir la gratitude de leurs enfants en récompense de leurs efforts que leurs maris n’ont pas reconnus.
La puissance du care s’avère également considérable d’une autre façon, si nous prenons au sérieux les arguments des psychologues des relations d’objet. C’est derniers ont avancé que les liens primaires établis entre l’enfant et la personne qui la première leur donne des soins déterminent la manière dont les personnes continuent d’interagir avec les autres tout au long de leur vie.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (p. 168)
La haine du care
Un aspect mis en lumière par la psychologie des relations d’objet est la rage ressentie par les enfants lorsqu’ils sont confrontés à leur impuissance à l’égard de ceux qui prennent soin d’eux. La nécessité d’être soigné persistant au cours de la vie de chacun de nous, il n’est peut-être pas surprenant que ceux qui prennent le plus souvent soin des autres soient perçus eux aussi comme « autres » et traités avec mépris. En un sens la colère et la crainte à leur égard se transforment en une aversion générale à l’égard de ceux qui proposent le care. L’universalité du sentiment de rage des enfants explique le besoin universel qu’ont les cultures de médier l’hostilité ressentie par les humains à l’égard de leurs besoins, en particulier de leurs besoins matériels. Ironiquement, le pouvoir du care et de ceux qui prennent soin des autres rend essentielle la dévalorisation du care par la société.
L' »altérité » résulte, de plusieurs façons, d’une incapacité de reconnaître la sollicitude. En premier lieu, puisque nous souhaitons être autonomes, toute forme de dépendance est traitée comme une faiblesse intolérable. Ces « autres » qui ont besoin de soin sont alors réduits à un statut d’objet : « la fracture du lit C » n’est plus une personne pour le soignant. Les « mères prises en charge par les services sociaux » sont perçues comme des paresseuses car dépendantes, et la seule explication que l’on donne de leur situation est le « choix » qu’elles auraient fait de ce mode de vie. D’autre part, la crainte d’être rendus dépendants en recevant des soins appelle une action préventive qui rende les soignants « autres », de sorte que lorsque nous recevons le care, celui-ci n’affecte pas le sentiment que nous avons de notre propre autonomie. Les puissants sont réticents à admettre leur dépendance à l’égard de ceux qui prennent soin d’eux. Traiter le care comme une activité insignifiante contribue à maintenir la position des puissants par rapport à ces derniers. Les mécanismes de ce rejet sont subtils, et ils sont bien entendu filtrés par les structures du sexisme et du racisme.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (p. 169)
L’éthique du care
Être moralement bon exige entre autres de chacun qu’il s’efforce de répondre aux demandes de soin auxquelles il est confronté dans sa vie. Pour qu’une société soit jugée comme moralement digne d’admiration, elle doit entre autres apporter une sollicitude adéquate à ses membres et à son territoire.
En soutenant qu’une sollicitude adéquate est une qualité d’une personne ou d’une société moralement bonne, je n’affirme pas qu’une personne ou une société qui n’apporterait que de la sollicitude serait automatiquement morale. Le care ne subsume pas toute la morale. Il ne délégitime pas des principes tels que : ne pas mentir, ne pas manquer à ses promesses, éviter de nuire à autrui. Réciproquement, observer tous ces préceptes moraux en ignorant le rôle central du care dans la vie humaine aboutirait à une morale incomplète.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 5. Une éthique du care (p. 172)
Les 4 compétences de l’éthique du care
Les quatre éléments du care sont : « se soucier de » – en premier lieu, faire attention au besoin du care ; « prendre en charge » – assumer la responsabilité du care ; « prendre soin » – le travail effectif qu’il est nécessaire de réaliser ; « recevoir le soin » – la réponse de celui qui en bénéficie. De ces quatre éléments se dégagent les quatre éléments éthique du care : l’attention, la responsabilité, la compétence et la capacité de réponse.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 5. Une éthique du care (p. 173)
La capacité d’attention
Le care exigeant la reconnaissance d’un besoin et la nécessité de s’en soucier, le premier aspect moral du soin est l’attention. Si nous ne sommes pas attentifs aux besoins des autres, il nous est impossible d’y répondre. Selon ce critère, l’éthique du care devrait traiter l’ignorance des autres comme une forme de mal moral. Dans les sociétés modernes complexes, nous disposons de sources d’information sans égales sur la situation des autres. Cependant, il est tentant de les ignorer, de les écarter, et de nous préoccuper exclusivement de nous-mêmes. La simple reconnaissance des besoins de ceux qui nous entourent est une tâche difficile, et l’attention aux autres représente donc bien un accomplissement moral.
Que l’absence d’attention soit un manquement moral a été relevé par un certain nombre d’auteurs, en particulier ceux qui se sont penchés sur les atrocités commises au cours de la Seconde Guerre Mondiale. C’est probablement à la philosophe Simone Weil que la notion morale d’attention est la plus étroitement associée ; elle la considérait comme cruciale pour toute interaction véritablement humaine. Weil estimait que son développement devait être placé au coeur des activités scolaires, qu’elle était à la base des relations vraies entre les personnes et qu’elle créait une ouverture à la vérité. Que cette attention soit, comme le care, dirigée vers les autres, est explicité dans ce passage :
« L’attention consiste à suspendre la pensée, à la laisse disponible, vide et prête à être investie par son objet. (…) La pensée doit être vide, en attente, ne cherchant rien, mais prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va la pénétrer. » (…)
En un sens, nous devons suspendre nos objectifs personnels, nos ambitions, nos projets de vie et nos préoccupations pour être attentifs aux autres.
La description la plus effrayante de l’inattention aux autres a été donnée par Hannah Arendt à travers son analyse de la « banalité du mal », qu’elle a vue personnifiée en Adolf Eichmann. Celui-ci ne se souciait d’autre chose que de sa carrière et de ses seuls intérêts ; il était incapable d’analyser les conséquences de ce qu’il faisait, sauf de manière égocentrique. (…) Si les habitants de centre développé du monde ne perçoivent pas que les activités stimulées par le système capitaliste ont pour résultat la famine pour des milliers d’êtres humains ou l’esclavage sexuel en Thaïlande, sont-ils inattentifs ? Est-ce un manquement moral ? Du point de vue d’une éthique du care, pour laquelle prêter attention aux besoins est le premier devoir des humains, la réponse est oui. (…)
Mais à partir de quel moment passe-t-on de l’ignorance à l’inattention ? Si je ne sais pas que la destruction des forêts tropicales a pour but de fournir au monde davantage de viande bovine, suis-je ignorante ou inattentive ? (…)
Comme de nombreux théoriciens en sciences sociales l’ont noté, le renforcement de la division du travail dans les société modernes accroît notre interdépendance matérielle et impersonnelle à l’égard des autres et réduit notre dépendance personnelle aux autres particularisés. Presque tous les besoins humains peuvent actuellement être satisfaits par le marché ; pour peu que nous disposions d’assez d’argent, nous n’avons pas à dépendre des autres dans les relations courantes (…). Cette évolution de nos manières de répondre à nos besoins de care aboutit à renforcer l’insensibilité aux autres. (…)
Pour être à l’écoute des besoins des autres, nous devons tout d’abord être attentifs à notre propres besoins de care. Constater que les autres ont des besoins qui ne sont pas satisfaits suppose de les distinguer. Dans l’esprit de l’argument proposé par Marx dans L’Idéologie allemande, cela implique que l’on ait suffisamment répondu à nos propres besoins pour être en mesure de regarder autour de nous et de remarquer les autres. Les féministes ont depuis longtemps reconnu le problème de la suridentification aux autres, du sacrifice et de l’oubli de soi qui débouchent sur un sentiment de duperie et de colère. Le psychologue Thomas Kitwood l’a défini comme le besoin d’un espace libre au plan psychologique, et nous pouvons faire l’hypothèse qu’un « espace libre », procuré par un care adéquat, est nécessaire pour pouvoir être attentifs aux autres.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 5. Une éthique du care (pp. 173-177)
La capacité de responsabilisation
La deuxième dimension du care, la « prise en charge », fait de la responsabilité une catégorie morale centrale. (…)
Ainsi reformulé, le problème de la responsabilité devient : quelque chose que nous avons fait, ou n’avons pas fait, a contribué à l’apparition de besoins de soin, et nous devons dès lors nous en soucier. En tant que parents, la responsabilité d’élever nos enfants nous incombe en particulier. En tant que membres d’une famille, nous devrions nous sentir investis d’une responsabilité à l’égard de nos proches plus âgés. À l’autre extrémité du spectre, nous pourrions aussi nous considérer comme responsables parce que nous avons reconnu un besoin de soin et que notre réponse est le seul moyen de le satisfaire. Ainsi, au cours de la Seconde Guerre Mondiale, certains Européens ont senti qu’ils avaient la responsabilité de sauver des Juifs et d’autres cibles des nazis du simple fait qu’ils étaient humains.
Mais, entre ces extrêmes – être responsable de chacun et de toutes les manières d’une part, et penser la responsabilité comme fondée sur la biologie d’autre part –, il existe une large gamme d’hypothèses possibles, fondées sur les motivations politiques, les pratiques culturelles et la psychologie individuelle. (…)
La « responsabilité » a différentes significations qui dépendent de la perception que l’on a des rôles de genre, de questions résultant du statut de classe, du statut familial et de la culture, y compris les différences culturelles fondées sur les classements raciaux. En proposant de faire du care une notion politique et philosophique, je suggère qu’il nous est plus utile de nous centrer sur une idée flexible de la responsabilité que de continuer à recourir à celle d’obligation pour fonder notre compréhension de ce que nous devrions accomplir les uns pour les autres.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 5. Une éthique du care (pp. 177-179)
Les compétences techniques nécessaires au care
La troisième phase du care donne toute son importance à la compétence en tant que notion morale. (…) Avoir l’intention de se soucier de l’autre et même endosser une responsabilité envers lui mais ne pas réussir à dispenser un soin adéquat signifie qu’en fin de compte il n’est pas répondu au besoin. Parfois, la sollicitude sera inadéquate parce que les ressources disponibles pour la fournir le sont également. Mais, en dehors de ces problèmes de ressources, comment l’exigence que le travail du soin soit accompli avec compétence ne s’imposerait-elle pas pour prouver le souci des autres ?
Une des raisons importantes pour inclure la compétence parmi les dimensions morales du care est d’éviter la mauvaise foi de ceux qui « se soucieraient » d’un problème, sans vouloir accomplir quelque forme de care que ce soit. Mais, manifestement, s’assurer que le travail du soin est accompli avec compétence doit être un aspect moral du care, si l’adéquation de la sollicitude accordée doit être la mesure de la réussite de cet acte.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 5. Une éthique du care (pp. 179-180)
La capacité de réponse
Le quatrième moment moral est celui de la réponse du destinataire du care. Cette question soulève un problème moral important dans l’exercice du care : de par sa nature, le care est concerné par les situations de vulnérabilité et d’inégalité.
Le care interroge fondamentalement l’idée selon laquelle les individus sont entièrement autonomes et indépendants. Être dans une situation où l’on doit recourir au care revient à être dans une position de vulnérabilité. (…)
La vulnérabilité a d’importantes conséquences morales. Elle apporte un démenti au mythe selon lequel nous serions des citoyens toujours autonomes et potentiellement égaux. Supposer l’égalité entre les humains laisse de côté d’importantes dimensions de l’existence. Au cours de notre vie, chacun de nous passe par des degrés variables de dépendance et d’indépendance, d’autonomie et de vulnérabilité. Un ordre politique qui présume que seules l’indépendance et l’autonomie constituent l’essence de la vie passe à côté d’une bonne part de l’expérience humaine et doit par ailleurs, d’une manière ou d’une autre, dissimuler cette question. Cet ordre doit par exemple séparer de manière rigide la vie publique de la vie privée.
Mais l’une des raisons qui conduisent à présumer que nous sommes tous indépendants et autonomes est d’éviter les questions difficiles qui se posent lorsque nous reconnaissons que tous les humains ne sont pas égaux. L’inégalité engendre des relations inégales d’autorité, de domination et de subordination. Aucune société n’existe sans ces relations, mais aucun ordre démocratique ne peut s’épanouir avec de telles inégalités.
La vulnérabilité rend possibles toutes sortes d’abus face auxquels il nous faut rester vigilants : comme le montre Patricia Benner, la formation d’une capacité de réaction est une qualité morale importante dans le domaine du soin. Cette notion souligne également la nécessité du maintien d’un équilibre ente les besoins de ceux qui dispensent des soins et ceux qui les reçoivent.
La capacité de réponse n’est pas l’équivalent de la réciprocité, mais cette notion parallèle en évoque certaines dimensions intéressantes. (…) La capacité de réponse suggère une manière de comprendre les besoins des autres différente de celle qui consiste à se figurer à leur place. Je propose plutôt de considérer la position de l’autre telle que lui-même l’exprime : nous nous trouvons ainsi engagés du point de vue de l’autre et non pas simplement en supposant que l’autre est exactement à l’identique de nous-mêmes. À partir de cette perspective, nous pouvons à juste titre imaginer que les questions de l’altérité soient traitées d’une manière plus adéquate qu’elles ne le sont dans les cadres moraux courants qui supposent les personnes interchangeables.
Une capacité adéquate de réponse requiert de l’attention, ce qui montre, là encore, la manière dont les éléments moraux du care sont inextricablement liés.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 5. Une éthique du care (pp. 181-183)
Le dilemme de la juste détermination des besoins
La question morale considérée comme centrale dans une éthique du care n’est pas : que dois-je (devons-nous) aux autres ? Mais plutôt : de quelle façon puis-je (pouvons-nous) le mieux m’ (nous) acquitter de mes (nos) responsabilités de soin ? (…) D’une manière générale, le care crée toujours des dilemmes moraux, parce que les besoins de care sont infinis. Mais, au-delà de ces dilemmes, le care pose également des problèmes moraux qui proviennent de la situation particulière où se trouvent les personnes dans les différents processus du care.
À un certain niveau, nous pouvons penser le besoin comme une dimension de la tragédie humaine : les besoins de care dépassent inévitablement les possibilités de les satisfaire. En offrant une réponse à certains besoins, d’autres resteront inévitablement insatisfaits.
Le soin reposant sur la satisfaction des besoins, le problème de la détermination des besoins auxquels des réponses devraient être apportées montre que l’éthique du care n’est pas de nature individualiste mais doit être située dans un contexte moral plus général. À l’évidence, une théorie de la justice est nécessaire pour distinguer les besoins les plus urgents de ceux qui le sont moins. (…) Certaines des questions les plus difficiles dans le cadre moral du care apparaissent lorsqu’on essaie de déterminer ce que les « besoins » devraient signifier et comment des besoins en concurrence devraient être évalués et satisfaits. (…)
Ce processus d' »interprétation des besoins », pour emprunter le langage de Nancy Fraser, implique ceux qui prennent soin des autres et ceux qui en bénéficient. (…) Les besoins ne peuvent être évalués en cohérence avec une éthique du care que dans un processus démocratique où les destinataires sont pris au sérieux, au lieu d’être délégitimés parce qu’ils sont dans la nécessité. (…)
La définition des besoins doit rendre compte de leur nature concrète et de la manière dont le care y satisfait ; il doit aussi permettre d’arbitrer les besoins en concurrence.
L’analyse la plus prometteuse des besoins apparue dans la littérature philosophique récente est probablement celle que Martha Nussbaum propose des « capabilités » humaines.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 5. Une éthique du care (pp. 184-187)
La souffrance du sacrifice
Certaines personnes se dévouent davantage que d’autres ; certaines se sacrifient même trop. Ce problème moral est exacerbé du fait que, généralement, ceux qui manifestent une abnégation excessive sont relativement dépourvus de pouvoir dans la société.
Souvent, les personnes qui exercent le care se laissent happer par le processus du soin ; il ne s’agit plus pour elles de parvenir à s’impliquer dans la vie des autres (…), mais d’être capables de prendre du recul, ce qui exige de l’honnêteté, ainsi qu’une connaissance non idéalisée de soi et des autres. Cela demande par ailleurs une évaluation active et continue de l’adéquation du care proposé.
D’autre part, les personnes qui sont dans la nécessité et qui reçoivent le care doivent également comprendre les difficultés structurelles de leur situation. Dans la société américaine contemporaine, où l’accent est mis sur l’autonomie des individus, nous percevons nos besoins comme une charge pesant sur ceux qui doivent nous aider à les satisfaire. ll est fréquent que nous n’admettions pas le besoin où nous sommes de l’aide des autres et que cette dénégation se traduise par un ressentiment à l’égard de ceux qui sont en position d’aider. Souvent, les personnes placées dans cette situation souffrent des « sacrifices » consentis en leur faveur. Ce constat vaut pour les formes individuelles comme pour les formes collectives de l’exercice du care. Nous pouvons ne pas accepter les individus et les institutions sociales qui pourvoient à nos besoins.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 5. Une éthique du care (pp. 188-189)
La place de la colère dans le soin
Le processus du care peut ne laisser que trop peu de distance entre ceux qui dispensent et ceux qui reçoivent le soin. Il incombe aux premiers de distinguer leurs propres besoins de ceux des personnes dont ils prennent soin. lorsque les ressources sont insuffisantes, ils sont souvent dans l’obligation de subordonner leurs propres besoins de care à ceux de la personne, de la chose ou du groupe auxquelles ils dispensent leurs soins : l’infirmière qui n’a pas eu de pause pour déjeuner doit malgré tout soigner son patient. De plus, ceux qui prennent soin des autres sont confrontés aux résistances qu’ils rencontrent de la part des destinataires qui supportent mal leur dépendance. En conséquence, ils éprouvent souvent de la colère du fait que leurs propres besoins ne sont pas satisfaits. S’ils s’en défendent, il est vraisemblable qu’ils la reportent sur ceux dont ils prennent soin. L’exaspération est concevable, mais, lorsqu’elle bouleverse le processus même du care, elle pose un grave problème moral. (…) Non seulement cette colère compromet le care, mais elle suscite également un mépris envers ses destinataires.
Plutôt que de reporter leur colère sur les objets de leurs soins, ceux qui prennent soin des autres peuvent s’efforcer de transformer les conditions d’exercice de leur métier, mais, là encore, des conflits surgissent. Le plus efficace des « pouvoirs des faibles » est le retrait. Si, dans une société fortement dépendante des services domestiques, tout le personnel qui s’y consacre cessait le travail, la société en subirait immédiatement les conséquences. Mais il est relativement difficile pour ceux qui prennent soin des autres de s’engager dans une grève, parce qu’elle exige d’eux, comme condition d’affirmation de leur pouvoir, qu’ils cessent d’exercer le care. Ce faisant, ils affaiblissent leur propre légitimité et leur position professionnelle. Plus le besoin présumé de care est critique, plus forte est la contradiction entre le rôle du dispensateur du soin et son refus d’accorder le care. Voyez par exemple la réaction que suscitent les grèves d’infirmières. Ceux qui prennent soin des autres sont confrontés à un grave problème lorsqu’ils essayent de faire valoir leurs propres besoins, en particulier si leur pouvoir social est limité sous d’autres formes.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 5. Une éthique du care (p. 191)
Le problème de l’inégalité dans le care
Ceux qui prennent soin des autres, comme ceux qui ont décidé de « prendre en charge » un besoin particulier, tendent à privilégier leur propre analyse de ce qui est nécessaire pour y répondre. On ignore ainsi le point de vue des destinataires, dans la mesure où la tension entre compétence et besoins reconnus se résout en faveur des experts, de ceux qui disposent des ressources nécessaires pour répondre aux besoins de soin, etc. De par sa nature même, le care est rarement un jeu entre égaux : le fait que A ait besoin de sollicitude et que B la lui propose signifie que A subit l’ascendant de B. Dans cette situation, A et B ne sont pas égaux. Et A n’est pas autonome, ayant besoin de l’aide de B. Dans le care, la parte d’autonomie et du sentiment d’indépendance des destinataires est toujours un risque implicite. De même, déterminer si l’absence temporaire d’égalité et d’autonomie se traduit d’un côté par un état permanent de dépendance, et par une condition privilégiée de l’autre, ou encore par le déni opposé à certains de la capacité de prendre des décisions pour eux-mêmes, est une question morale lancinante dans la mise en oeuvre du care.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 5. Une éthique du care (pp. 193-194)
De l’importance de la discussion démocratique dans le care
Le care étant une pratique, rien ne garantit que les problèmes moraux indiqués ici trouvent une solution. Nous ne pouvons invoquer aucun principe universel qui garantisse automatiquement qu’à partir du moment où les personnes et la société s’engagent à pratiquer le care, celui-ci soit libéré du localisme, du paternalisme et des privilèges. Mais l’absence d’une telle solution ne fait que souligner que le care, parce qu’il est une pratique, est contextualisé et localisé. Ces problèmes ne peuvent être atténués que lorsque le care est situé dans une société où une discussion ouverte et accessible à tous est possible, et où il existe in consensus sur certaines notions du besoin et de la justice. Dès lors, ces problèmes moraux ne peuvent trouver de solution qu’au niveau politique.
En tant que pratique inscrite dans la vie sociale, le care sera à l’évidence façonné par d’autres pratiques. Dans une culture qui maintient dans la sphère privée les relations domestiques pour contrôler le pouvoir des femmes, il n’est guère surprenant que la sollicitude soit affaire privée et qu’elle soit attribuée à un genre. Notre incapacité de réfléchir au care en d’autres termes ne renvoie pas à son échec, mais à une contrainte relevant du contexte social.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 5. Une éthique du care (pp. 203-204)
La nature interdépendante de l’être humain
Le niveau le plus fondamental de transformation de nos idéaux politiques résultant de l’adoption de la perspective du care est probablement celui de nos hypothèses sur la nature humaine. De ce point de vue, nous serons en mesure non seulement d’imaginer une transformation des conceptions que nous avons du soi, mais aussi de celles que nous avons des relations avec les autres.
Le simple fait que le care soit un aspect fondamental de la vie humaine comporte de profondes implications. Il signifie, en premier lieu, que les humains ne sont pas pleinement autonomes, mais doivent toujours être envisagés comme interdépendants. Si nous n’avons pas tous besoin de l’aide des autres en toutes circonstances, notre autonomie ne s’acquiert qu’après une longue période de dépendance et, à bien des égards, nous restons dépendants des autres tout au long de notre vie : cela fait partie de la condition humaine. En même temps, nous sommes souvent appelés à aider les autres et à en prendre soin. Puisque nous sommes parfois autonomes et parfois dépendants, que nous apportons parfois le care à ceux qui sont dépendants, la meilleure manière de décrire les humains est de souligner leur interdépendance. Penser les personnes comme interdépendantes nous permet de saisir les éléments autonomes et les éléments intriqués de la vie humaine.
Que tous les êtres humains aient besoin du care a été un fait difficile à accepter dans le cadre de la pensée politique et morale d’inspiration libérale, car les modèles libéraux ne conçoivent de choix qu’entre l’autonomie ou une relation de dépendance. Une des forces majeures de la théorie libérale a été de rompre avec les formes de dépendance décrites dans les sociétés médiévales et d’autres formes prélibérales de l’ordre social. Les conceptions libérales de l’autonomie individuelle rejettent la dépendance, parce qu’elle implique que ceux qui se préoccupent des dépendants peuvent exercer un pouvoir sur eux. Mais, comme de nombreuses théoriciennes féministes l’ont observé, la conception de l’homme rationnel et autonome est une fiction des théories libérales.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 6. Care et théorie politique (pp. 211-212)
De la logique des intérêts à la logique des besoins
Un second déplacement de nos conceptions sur la nature humaine apparaît si nous relions l’idée que nous avons des « intérêts » à une préoccupation plus générale relative aux « besoins ». Trop souvent, les spécialistes de philosophie morale et politique conçoivent l’activité humaine en termes logiquement ou culturellement individualistes, comme étant de l’ordre de l' »intérêt » ou du « projet ». L’utilisation de la notion de « besoins » est au contraire nécessairement intersubjective, culturelle plutôt qu’individuelle, et presque certainement débattue dans la culture envisagée. Dire : « J’ai besoin » est moins incontestable dans la perspective du care et appelle une réponse différente de celle qui est attachée à l’idée de « j’ai intérêt ». La manière dont on aboutit à un besoin correspond à une préoccupation sociale, ce qui n’est pas le cas pour un intérêt.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 6. Care et théorie politique (p. 214)
La pratique politique du care
Les qualités d’attention, de responsabilité, de compétence et de capacité de réaction n’ont pas à se limiter aux objets immédiats de notre sollicitude mais peuvent aussi informer nos pratiques citoyennes. Elles nous orientent vers une discussion publique des besoins et une appréciation honnête de la rencontre entre besoins et intérêts. Si nous supposons que l’attention fait partie des valeurs de la vie publique, alors l’absence d’attention à la situation critique de tel ou tel groupe de la société (ou dans le monde) devient une question publique, digne d’un débat politique. Nous pouvons nous attendre à un réexamen complet de l’idée selon laquelle nous ne sommes pas responsables des malheurs qui se produisent loin de nous. Plus fondamentalement, l’existence de ceux qui reçoivent le care peut contribuer à fonder les politiques sociales qui les concernent. En somme, une société qui prendrait au sérieux les pratiques du soin s’engagerait dans un débat sur les enjeux de la vie publique, non pas à partir d’une conception des acteurs considérés comme autonomes, égaux et rationnels, poursuivant chacun des fins séparées, mais à partir de leur interdépendance, chacun d’eux demandant le care et le proposant de différentes façons, et chacun ayant d’autres intérêts et d’autres activités en dehors du domaine du care. (…)
Ce qu’exige cette conception, c’est l’évaluation sans équivoque des individus et des groupes en fonction du degré auquel il leur est permis d’être demandeurs de care et de celui auquel il leur est demandé de le dispenser. Le care, en tant que concept politique, nous oblige à reconnaître comment il caractérise les relations de pouvoir dans notre société – et en particulier la question de qui s’occupe de qui ? – et désigne, comme nous l’avons noté auparavant, la manière dont les relations de genre, de race et de classe s’entrecroisent avec les conditions dans lesquelles il est dispensé. Ces dimensions doivent être ordonnées à une juste distribution des tâches et des avantages du soin. (…)
Il ne s’agit pas de minimiser les conflits qui surgiront lorsque nous aurons à décider qui devra s’occuper de qui et comment. Ni d’ignorer les inégalités de richesse et de pouvoir. En somme, ajouter le care à l’engagement envers d’autres valeurs démocratiques (les droits de l’homme, l’obéissance aux lois, le respect des procédures politiques et le choix du processus adéquat) rend les citoyens plus réfléchis, plus attentifs aux besoins des autres et en fait donc de meilleurs démocrates.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 6. Care et théorie politique (pp. 218-221)
