In Joan TRONTO, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, Collection Textes à l’appui/Philosophie pratique, Éditions La Découverte, 2009
“Au niveau le plus général, nous suggérons que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible.”
Joan TRONTO, Un monde vulnérable. Chapitre 4. Le care
Le care : de l’indépendance à l’interdépendance
Le monde nous semblera différent si nous déplaçons le care (sollicitude, soin) de la position périphérique qui est actuellement la sienne pour lui assigner une place plus proche du cœur de la vie humaine. (…) Nous aurons à repenser nos conceptions de la nature humaine et à passer du dilemme de l’autonomie ou de la dépendance à un sentiment plus élaboré de l’interdépendance humaine. Il nous faudra de plus comprendre de quelles façons nos théories politiques et morales actuelles interviennent dans le maintien des inégalités de pouvoir et de privilège en abaissant les « autres », ceux qui effectuent actuellement les tâches du soin dans notre société.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (p. 141)
Prendre en charge la vulnérabilité
Le care (la « sollicitude » et/ou le « soin ») est un mot commun profondément inscrit dans notre langage quotidien. Au niveau le plus général, la sollicitude connote une forme d’engagement ; la manière la plus simple de le démontrer est d’envisager sa forme négative : « je ne m’en soucie pas » (I don’t care). Mais le type d’engagement connoté par la sollicitude n’est pas de même type que celui qui caractérise une personne mue par ses intérêts. Dire « je ne m’en préoccupe pas » n’est pas l’équivalent d’être indifférent. Un « intérêt » peut prendre la qualité d’un attribut, d’une possession, comme de ce qui engage notre attention. Au contraire, dire « nous nous préoccupons de la faim » implique davantage que le fait que nous y prenions de l’intérêt. La sollicitude comporte deux aspects supplémentaires. Premièrement, elle implique de tendre vers quelque chose d’autre que soi : elle n’est ni autoréférentielle ni autocentrée. Deuxièmement, elle suggère implicitement qu’elle va conduire à entreprendre une action. De quelqu’un disant : « je me soucie de la faim dans le monde » mais qui ne ferait rien pour la soulager, nous penserions qu’il ne sait pas de quoi il parle en affirmant s’en soucier. Sémantiquement, la sollicitude est indissociable de la notion de charge ; se soucier implique davantage qu’une simple envie ou un intérêt passagers, mais bien plutôt l’acquiescement à une forme de prise en charge.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 142-143)
Maintenir, perpétuer et réparer notre monde
Au niveau le plus général, nous suggérons que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie.
Notons tout d’abord plusieurs caractéristiques de cette définition du care. Premièrement, elle ne se limite pas aux interactions que les humains ont avec les autres. Nous y incluons la possibilité que le soin s’applique non seulement aux autres, mais aussi à des objets et à l’environnement. Deuxièmement, nous ne présumons pas que le soin est une relation duelle ou interindividuelle. La sollicitude est trop souvent décrite et définie comme une relation nécessaire entre deux individus, le plus souvent entre une mère et son enfant. Comme d’autres l’ont noté, cette conception dyadique conduit à romancer la relation mère-enfant, de sorte qu’elle devient dans le discours occidental contemporain comme l’équivalent d’un couple romantique. Une telle conception présuppose également que le soin est naturellement individuel, alors qu’en fait peu de sociétés au monde ont conçu l’éducation des enfants – probablement l’une des formes paradigmatiques de la sollicitude – comme relevant de la seule responsabilité de la mère biologique. En retenant cette hypothèse d’une sollicitude de forme dyadique, la plupart des auteurs contemporains rejettent dès le départ les différentes manières dont le care peut fonctionner socialement et politiquement dans une culture donnée. Troisièmement, nous insistons sur le fait que l’activité de soin est dans une large mesure définie culturellement et présente donc des variations selon les cultures. Quatrièmement, nous considérons le soin comme actif. Le care peut caractériser une activité singulière ou décrire un processus. À cet égard, il n’est pas simplement une préoccupation intellectuelle, ou un trait de caractère, mais le souci de l’existence, engageant l’activité d’êtres humains dans les processus de la vie quotidienne. Le care est à la fois une pratique et une disposition.
Le champ du care est immense. En fait, lorsque nous commençons à y réfléchir ainsi, il absorbe une grande part de l’activité humaine.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 143-145)
Les 4 étapes du care
Nous avons noté qu’en tant que processus actif le care comportait quatre phases, analytiquement distinctes, mais intimement liées. Ce sont les suivantes : se soucier de, prendre en charge, prendre soin et recevoir le soin. Décrivons, l’une après l’autre, chacune de ces quatre phases.
Se soucier de (caring about) – Le care implique en premier lieu la reconnaissance de sa nécessité. Il implique donc de constater l’existence d’un besoin et d’évaluer la possibilité d’y apporter une réponse. « Se soucier de » implique fréquemment d’assumer la position d’une autre personne ou d’un autre groupe pour identifier le besoin. Reconnaître que les personnes atteintes du sida pourraient avoir des problèmes de mobilité crée un besoin : comment pourront-elles se nourrir ? Faire leurs courses ? Le « souci des autres » est façonné culturellement et individuellement : certains ignorent les mendiants qui demandent de l’argent ; les images d’enfants affamés présentées dans les journaux télévisés pourraient nous faire envisager une contribution à une organisation humanitaire internationale. Aux États-Unis, nous pensons fréquemment le « souci des autres » en des termes fondamentalement individualistes : plusieurs universitaires ont soutenu que ce dont nous nous soucions définit ce que nous sommes en tant que personnes et en tant qu’individus singuliers. Néanmoins, nous pouvons également décrire ce « souci des autres » à un niveau social et politique et décrire l’approche adoptée par la société à l’égard des sans-abri, par exemple, en termes de care.
Prendre en charge (taking care of) – « Prendre en charge » constitue l’étape suivante du processus du care. Elle implique d’assumer une certaine responsabilité par rapport à un besoin identifié et de déterminer la nature de la réponse à lui apporter. Au lieu de se contenter de se centrer sur les besoins d’une autre personne, la prise en charge implique de reconnaître que l’on peut agir pour traiter ces besoins non satisfaits. Si l’on pense que rien ne peut être fait pour résoudre un problème, alors il n’est pas de manière appropriée de le « prendre en charge ». Si nous croyons qu’il est très malheureux que les enfants du tiers monde meurent de faim mais que toute nourriture envoyée là-bas sera volée, il ne sert à rien d’envoyer de l’argent pour acheter de la nourriture ; nous avons alors suggéré que ce besoin ne peut être satisfait et qu’aucune forme de prise en charge n’a lieu d’être. La prise en charge implique certaines conceptions de l’action et de la responsabilité dans le processus du soin. Ayant reconnu les besoins des personnes atteintes du sida, un certain nombre d’organisations sont apparues pour y pourvoir, telles le Gay Men’s Health Crisis, le Project Open Hand et le Shanti Project. Visiblement, la tâche de prise en charge des besoins des personnes affectées par le sida va au-delà de la démarche consistant à se présenter à la porte de quelqu’un, à frapper et offrir un repas chaud. Il faut trouver une source régulière d’approvisionnement en nourriture, coordonner les bénévoles et trouver des fonds. Toutes ces tâches font partie de la « prise en charge ».
Prendre soin (care giving) – « Prendre soin » suppose la rencontre directe des besoins de care. Ce qui implique un travail matériel et exige presque toujours de ceux qui prennent soin qu’ils aient un contact direct avec les objets du care. La distribution de nourriture dans les camps en Somalie, l’arrivée de bénévoles apportant des repas culturellement adaptés aux malades du sida, ou le fait de laver leur linge sont des exemples du soin. Il en est de même d’exemples qui se présentent plus spontanément à l’esprit : l’infirmière administrant des médicaments, celle ou celui qui répare un objet détérioré, la mère qui parle à son enfant des événements de la journée, la voisine aidant son amie à se coiffer, etc.
Il serait possible de concevoir le don d’argent comme une des formes sous lesquelles le soin est dispensé, encore que cette forme de don n’y aboutisse habituellement qu’en permettant la réalisation par quelqu’un d’autre du travail de soin nécessaire. Si je donne de l’argent dans la rue à un sans-abri, elle ou il devra convertir cet argent en autre chose qui répondra à un besoin. À cet égard, procurer de l’argent à quelqu’un correspond davantage à le prendre en charge qu’à prendre soin de lui. La raison qui amène à insister sur cette distinction est importante. L’argent n’apporte pas de solutions aux besoins humains, même s’il procure les ressources grâce auxquelles ils peuvent être satisfaits. Cependant, comme les économistes féministes l’ont depuis longtemps noté, une charge de travail importante est nécessaire pour convertir un chèque, ou toute autre forme de ressource monétaire, en satisfaction des besoins humains. Qu’aux États-Unis nous établissions trop rapidement une équivalence entre proposer de l’argent et satisfaire les besoins indique la sous-évaluation de la manière dont on prend soin des autres dans notre société.
Recevoir le soin (care receiving) – La dernière phase du care correspond à la reconnaissance de ce que l’objet de la sollicitude réagit au soin qu’il reçoit. Par exemple, le piano qui a été réaccordé sonne de nouveau agréablement, le patient se sent mieux ou les enfants affamés semblent en meilleure santé après avoir été nourris. Il est important d’inclure la réception du soin parmi les éléments du processus, parce que c’est la seule manière de savoir s’il a été apporté une réponse aux besoins de soin. (…) Mais les perceptions des besoins peuvent être fausses. Même si la perception d’un besoin est correcte, la manière dont ceux qui prennent soin des autres choisissent de le satisfaire peut être à l’origine de nouveaux problèmes. Une personne à mobilité réduite peut préférer se nourrir elle-même, même s’il est plus rapide pour le bénévole qui s’est présenté avec un repas chaud de le faire. Quelle évaluation du besoin le plus pressant – le besoin pour le bénévole d’arriver chez le client suivant ou le besoin pour le destinataire du repas de préserver sa dignité – est-elle préférable ? Quelle analyse des besoins des enfants dans les écoles pourvues de ressources insuffisantes orientera la manière dont elles dépensent leurs fonds ou le budget dont elles disposeront, etc. ? Faute de réaliser que l’objet dont il a été pris soin réagit à la sollicitude qu’il a reçue, nous pouvons rester dans l’ignorance de ces dilemmes et perdre la capacité d’évaluer l’adéquation du soin proposé.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 147-150)
La pratique du care
La meilleure manière de penser le care est sans doute de l’envisager comme pratique. La notion de pratique est complexe ; c’est une alternative aux conceptions du care comme principe ou émotion. Désigner le care comme une pratique implique qu’il est à la fois pensée et action, que l’une et l’autre sont étroitement liées et orientées vers une certaine fin. L’activité et sa fin établissent les limites de ce qui apparaît comme bien fondé dans le cadre de la pratique. (…)
par quelle sorte de fin la pratique du care est-elle guidée ? Je suggère que les quatre phases du care peuvent servir de schéma idéal pour décrire un acte de care intégré, c’est-à-dire bien accompli. Les perturbations susceptibles d’intervenir dans ce processus sont utiles à analyser. Proposer une manière intégrée, soliste, de répondre aux besoins concrets constitue l’idéal du care.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 150-151)
Les conflits de soin
Néanmoins, le fait que le care puisse être un processus bien intégré ne devrait pas détourner notre attention du conflit qu’il implique. S’il existe idéalement un lien non problématique entre « se soucier de », « prendre en charge », « prendre soin » et « recevoir le soin », il est en réalité vraisemblable que des conflits existent dans chacune de ces phases et entre celles-ci. Les infirmières peuvent avoir leurs propres idées sur les besoins des patients ; elles peuvent « se soucier » davantage d’un patient que le médecin de service. Il est cependant peu fréquent que leur statut les autorise à rectifier le jugement du médecin ; c’est le médecin qui « prend en charge » le patient, même si l’infirmière, qui prend soin de lui, remarque des choses que le médecin ne voit pas ou ne considère pas comme importantes. Souvent, dans les bureaucraties, ceux qui déterminent de quelle manière il sera pourvu aux besoins sont très éloignés des conditions effectives de distribution et de réception du soin et, en conséquence, ils peuvent ne pas proposer des soins de qualité.
Le care est de surcroît lourd de conflits de bien d’autres manières. Ceux qui prennent soin des autres estiment fréquemment que leur besoin de s’occuper d’eux-mêmes entre en conflit avec la sollicitude qu’ils doivent accorder aux autres, ou qu’ils sont responsables de la prise en charge d’un certain nombre d’autres personnes ou d’autres choses dont les besoins sont en conflit les uns avec les autres. La manière dont quelqu’un qui prend soin des autres arbitre ces conflits va évidemment affecter la qualité du care. Ceux qui reçoivent le soin pourraient avoir sur leurs besoins des idées différentes de ceux chargés de prendre soin. Les destinataires peuvent souhaiter orienter les soins qu’ils reçoivent, plutôt que d’en être les simples récepteurs passifs.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (p. 151)
Dimension culturelle et universelle du care
Sur le plan conceptuel, le care est à la fois particulier et universel. La définition du care adéquat varie selon les cultures. L’idée que le « maternage » est l’acte paradigmatique du soin fait par exemple partie de notre construction culturelle du care adéquat. Celle-ci peut également varier selon les différents groupes sociaux, tels qu’ils se distinguent par affinités, par classe, par caste, par genre, etc. Ces interprétations culturelles du « bon soin » servent de marqueur des groupes de classe, de caste et de genre.
Cependant, en dépit du fait que sa signification varie d’une société à une autre et d’un groupe social à un autre, le care est néanmoins un aspect universel de la vie humaine. Tous les humains ont besoin d’être l’objet d’attention, même si le degré d’attention que les autres doivent offrir dépend non seulement de différences culturellement construites, mais aussi de différences biologiques impliquant que les enfants des humains ne sont pas capables de prendre soin d’eux-mêmes et qu’il faut se charger des humains malades ou infirmes et des morts. Une fois encore, le care n’est pas universel au regard de n’importe quels besoins spécifiques, mais tous les humains ont des besoins et les autres doivent les aider à y répondre.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (p. 152)
Le problème des ressources
Un care adéquat exige également différentes sortes de ressources. Pour que la description du care comme pratique ne nous induise pas en erreur, il faut rappeler qu’il repose sur la distribution des ressources adéquates : des biens matériels, du temps et des compétences. Les ressources nécessaires à un care adéquat sont d’une manière générale plus rares que ne le souhaiteraient ceux qui sont engagés dans les activités de soin ; l’une des questions politiques les plus importantes à envisager est de déterminer les principes de l’allocation des ressources aux différents besoins de soin. Là encore, la question des ressources se complique du fait de l’existence de conflits dans le care, des conceptions culturelles variables du bon care ou du care adéquat, et de la rareté des ressources matérielles ou autres.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 152-153)
La marginalisation du care
Une des questions clés que nous devons considérer est de savoir pourquoi le care, qui constitue une part si centrale de la vie humaine, est traité comme un élément aussi marginal de l’existence. Dans notre culture actuelle, cette marginalisation comporte un grand avantage idéologique. En ne remarquant pas à quel point le care est omniprésent et central pour la vie humaine, ceux qui occupent des positions de pouvoir et de privilège peuvent continuer d’ignorer et de dévaloriser les activités de soin et ceux qui les dispensent. Attirer l’attention sur le care revient à soulever des questions relatives à l’adéquation du care dans notre société. Une telle enquête conduire à un profond réexamen de la vie morale et politique. (…)
Une meilleure explication du lien entre la fragmentation des points de vue sur le care et la distribution du pouvoir peut être trouvée en passant en revue une série complexe d’idées relatives à l’individualisme, à l’autonomie et aux figures du self-made man. Non seulement il serait difficile à ces figures d’admettre à quel point le care a rendu leur vie possible, mais le faire ruinerait la légitimité de la distribution inéquitable des pouvoirs, des ressources et des privilèges dont ils sont précisément les bénéficiaires. Néanmoins, si l’on considère certaines des conceptions actuelles du care, reconnaître la sollicitude qu’ils reçoivent ne constitue pas une menace pour les puissants ; il leur suffit de l’évoquer dans la place sociale où elle est proprement contenue. Ainsi, du fait que le care est dévalorisé et contenu, il ne représente pas une menace pour la manière dont nous pensons l’ordre social. Cependant, si le care se voit attribuer la position qui lui revient, les questions relatives à « qui prend soin de qui » et à la légitimé des arrangements actuels deviennent des questions morales et politiques centrales.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 153-155)
Qui prend soin ?
En fait, ce n’est pas le seul genre mais aussi l’appartenance raciale et de classe qui, dans notre culture, permettent d’identifier qui pratique le care et de quelle manière.
Souvent, le soin est institué socialement de telle sorte que le travail qui l’accompagne devient celui des membres les moins aisés de la société. Il est difficile de savoir si les moins aisés le sont parce qu’ils pratiquent la sollicitude et que le soin est dévalorisé ou si, afin de dévaloriser des personnes, elles sont contraintes d’effectuer ce travail de soin. Néanmoins, si nous considérons les questions de race, de classe et de genre, nous remarquons que les personnes les moins aisées dans la société sont de manière disproportionnée celles qui dispensent les soins et que les membres les plus riches de la société utilisent fréquemment leur position de supériorité pour transférer à d’autres la charge du travail du soin.
Dans l’histoire occidentale, le soin a été principalement le travail des esclaves, des domestiques et des femmes. On s’est presque exclusivement déchargé sur les femmes des tâches de soin les plus lourdes, celles de la garde des enfants, des soins aux infirmes et aux personnes âgées. Bien que les esclaves et les domestiques aient souvent été employés à des tâches de production, on leur a également attribué des tâches de soin. Les esclaves ont donc travaillé dans les mines et dans les champs, mais aussi comme domestiques.
Dans les sociétés de castes, les plus basses d’entre elles sont réservées à ceux qui sont au contact des sécrétions physiologiques des autres ; ce sont là d’humbles tâches. Dans les sociétés industrielles modernes, ces tâches de soin continent d’être effectuées de manière disproportionnée par ceux dont la condition dans la société est la moins élevée : les femmes, les membres de la classe ouvrière et, dans la plupart des pays occidentaux, les personnes de couleur.
Le travail du soin étant relativement dissimulé dans notre société, il est parfois malaisé d’appréhender sa répartition. Cependant, si nous examinons attentivement les opportunités d’emploi dont se saisissent les différents groupes sociaux, nous remarquons que les soins aux personnes sont dévalorisés, sous-payés, et que ces emplois sont de manière disproportionnée occupés par ceux qui sont relativement dépourvus de pouvoir. (…)
Ici intervient un cercle vicieux : le care est dévalorisé et les personnes qui effectuent le travail du soin le sont également. Non seulement ces emplois sont faiblement rémunérés et ne jouissent d’aucun prestige, mais l’association de ces personnes à des relations au corps abaisse encore leur valeur. Ceux dont on pense qu’ils sont « autres » dans la société sont souvent envisagés en termes corporels : ils sont décrits par leur condition physique, sont considérés comme « sales », comme plus « naturels ». Ainsi, les descriptions idéologiques des « personnes de couleur » et des « femmes » (comme si de telles catégories existaient) insistent souvent sur leurs qualités « naturelles » : dans la culture américaine dominante, les Noirs ont le sens du rythme et les femmes sont naturellement plus maternantes et émotives. (…)
Je suggère que les dimensions de genre, de race et de classe affectant le care sont plus subtiles qu’il ne le semble à première vue. Je pense que nous nous rapprochons de la réalité lorsque nous disons que le « souci des autres » et la « prise en charge » sont les obligations des puissants ; il est laissé aux moins puissants de prendre soin et de recevoir le soin.
Joan TRONTO, Un monde vulnérable (1993)
Chapitre 4. Le care (pp. 156-158)
