In Luc BRISSON (dir.), Platon. Oeuvres complètes, Traduction Luc Brisson, Éditions Flammarion, 2011
“Ma seule affaire est d’aller et de venir pour vous persuader, jeunes et vieux, de n’avoir point pour votre corps et pour votre fortune de souci supérieur ou égal à celui que vous devez avoir concernant la façon de rendre votre âme la meilleure possible, et de vous dire : « Ce n’est pas des richesses que vient la vertu, mais c’est de la vertu que viennent les richesses et tous les autres biens, pour les particuliers comme pour l’État. »”
PLATON, Apologie de Socrate [30a-b]
L’humilité de ne pas savoir
SOCRATE – J’allai trouver un de ceux qui passent pour être des savants, en pensant que là, plus que partout, je pourrais réfuter la réponse oraculaire et faire savoir ceci à l’oracle : « Cet individu-là est plus savant que moi, alors que toi tu as déclaré que c’est moi qui l’étais. » je procédai à un examen approfondi de mon homme – point n’est besoin en effet de divulguer son nom, mais qu’il suffise de dire que c’était un de nos hommes politiques –, et de l’examen auquel je le soumis, de la conversation que j’eus avec lui, l’impression que je retirai, Athéniens, fut à peu près la suivante : cet homme, me sembla-t-il, passait aux yeux de beaucoup de gens et surtout à ses propres yeux pour quelqu’un qui savait quelque chose, mais ce n’était pas le cas. Ce qui m’amena à tenter de lui démontrer qu’il s’imaginait savoir quelque chose, alors que ce n’était pas le cas. Et le résultat fut que je m’attirai son inimitié et celle de plusieurs des gens qui assistaient à la scène. En repartant, je me disais donc en moi-même : « Je suis plus savant que cet homme-là. En effet, il est à craindre que nous ne sachions ni l’un ni l’autre rien qui vaille la peine, mais, tandis que, lui, il s’imagine qu’il sait quelque chose alors qu’il ne sait rien, moi qui effectivement ne sait rien, je ne vais pas m’imaginer que je sais quelque chose. En tout cas, j’ai l’impression d’être plus savant que lui du moins en ceci qui représente peu de chose : je ne m’imagine même pas savoir ce que je ne sais pas. » Puis j’allai en trouver un autre, l’un de ceux qui avaient la réputation d’être encore plus savants que le précédent, et mon impression fut la même. Nouvelle occasion pour m’attirer l’inimitié de cet homme et celle de beaucoup d’autres.
PLATON, Apologie de Socrate (v. – 390)
[21c-e] (pp. 70-71)
Du vrai savoir
SOCRATE – Chaque fois, c’est la même chose : ceux qui assistent à la discussion s’imaginent en effet que je suis moi-même savant dans les matières où je mets mon interlocuteur à l’épreuve. Mais, citoyens, il y a bien des chances pour que le vrai savant ce soit le dieu et que, par cet oracle, il ait voulu dire la chose suivante : le savoir que possède l’homme présente peu de valeur, et peut-être même aucune. Et, s’il a parlé de ce Socrate qui est ici devant vous, c’est probablement que, me prenant pour exemple, il a utilisé mon nom, comme pour dire : « Parmi vous, humains, celui-là est le plus savant qui, comme l’a fait Socrate, a reconnu que réellement il ne vaut rien face au savoir. »
PLATON, Apologie de Socrate (v. – 390)
[23a-b] (p. 72)
La mort est un non-savoir, la justice est un savoir
SOCRATE – Qu’est-ce, en effet, que craindre la mort, citoyens, sinon se prétendre en possession d’un savoir que l’on n’a point ? En définitive, cela revient à prétendre savoir ce que l’on ne sait point. Car personne ne sait ce qu’est la mort, ni même si elle ne se trouve pas être pour l’homme le plus grand des biens ; et pourtant les gens la craignent comme s’ils savaient parfaitement qu’il s’agit du plus grand des malheurs. Comment ne pas discerner là de l’ignorance, celle qui répréhensible et qui consiste à s’imaginer savoir ce que l’on ne sait pas ? Pour ma part, citoyens, c’est probablement bien en cela et dans cette mesure que je me distingue de la plupart des gens ; et si après tout je me déclarais supérieur à quelqu’un en ce qui concerne le savoir, ce serait en ceci que, ne sachant pas assez à quoi m’en tenir sur l’hadas, je ne m’imagine pas posséder ce savoir aussi. Ces que je sais, en revanche, c’est que commettre l’injustice, c’est-à-dire désobéir à qui vaut mieux que soi, dieu ou homme, est un mal, une honte. Il s’ensuit que, avant celle de maux dont je sais qu’il s’agit de maux, je ne ferai jamais passer la crainte envers des choses dont je ne sais s’il ne s’agit pas de biens, et je ne chercherai pas non plus à les éviter.
PLATON, Apologie de Socrate (v. – 390)
[29a-b] (p. 79)
Le rôle du philosophe dans la cité : prendre soin du vrai et du bien
SOCRATE – Par conséquent, à supposer même que vous soyez aujourd’hui prêts à m’acquitter, en refusant de faire ce que vous demandait de faire Anytos (accusateur de Socrate) en vous disant : « Ou bien il ne fallait absolument pas pour commencer que Socrate fût traduit devant ce tribunal, ou bien il est nécessaire, puisqu’il y est traduit, de prononcer contre lui une sentence de mort, étant donné que, prétendait-il en s’adressant à vous, si Socrate arrive à échapper à ce châtiment, désormais vos fils, mettant en pratique ce qu’il enseigne, ne manqueront pas d’être tous totalement corrompus. » ; supposons, donc, que, en réponse à ces propos, vous me disiez : « Socrate, nous ne suivrons pas aujourd’hui l’avis d’Anytos. Nous allons au contraire t’acquitter, mais à cette condition que tu cesses de passer ton temps à soumettre les gens à cet examen auquel tu les soumets, c’est-à-dire que tu acceptes de ne plus philosopher. Et, si l’on t’y reprend, tu mourras. » Si c’était aux conditions que je viens de formuler que vous étiez disposés à m’acquitter, je vous répondrais : « Citoyens, j’ai pour vous la considération et l’affection les plus grandes, mais j’obéirai au dieu plutôt qu’à vous ; jusqu’à mon dernier souffle et tant que j’en serai capable, je continuerai de philosopher, c’est-à-dire de vous adresser des recommandations et de faire la leçon à celui d’entre vous que, en toute occasion, je rencontrerais en lui tenant les propos que j’ai coutume de tenir : « Ô le meilleur des hommes, toi qui es Athénien, un citoyen de la cité la plus importante et la plus renommée dans les domaines de la sagesse et de la puissance, n’as-tu pas honte de te soucier de la façon d’augmenter le plus possible richesses, réputation et honneurs, alors que tu n’as aucun souci de la pensée, de la vérité et de l’amélioration de ton âme, et que tu n’y songes même pas ? » » Et si, parmi vous, il en est un pour contester cette affirmation et pour prétendre qu’il se soucie de l’amélioration de son âme, je ne vais ni partir ni le laisser partir ; bien au contraire je vais lui poser des questions, je vais le soumettre à examen et je vais chercher à montrer qu’il a tort et, s’il ne me semble pas posséder la vertu, alors qu’il le prétend, je lui dirai qu’il devrait avoir honte d’attribuer la valeur la plus haute à ce qui en a le moins et de donner moins d’importance à ce qui en a plus. Avec un jeune homme ou avec un plus vieux, quel que soit celui sur lequel je tomberai, avec quelqu’un d’ailleurs ou avec un habitant d’Athènes, mais surtout avec vous, mes concitoyens, étant donné que par le sang vous m’êtes plus proches, voilà comment je me comporterai. C’est cela, sachez-le bien, que m’ordonne de faire le dieu, et, de mon côté, je pense que jamais dans cette cité vous n’avez connu rien de plus avantageux que ma soumission au service du dieu.
Ma seule affaire est d’aller et de venir pour vous persuader, jeunes et vieux, de n’avoir point pour votre corps et pour votre fortune de souci supérieur ou égal à celui que vous devez avoir concernant la façon de rendre votre âme la meilleure possible, et de vous dire : « Ce n’est pas des richesses que vient la vertu, mais c’est de la vertu que viennent les richesses et tous les autres biens, pour les particuliers comme pour l’État. » Si donc c’est en tenant ce discours que je corromps les jeunes gens, il faut bien admettre que ce discours est nuisible. Mais prétendre que je tiens un autre discours que celui-là, c’est ne rien dire qui vaille. Au regard de cela, si je puis me permettre, Athéniens, suivez ou non l’avis d’Anytos, acquittez-moi ou non, mais tenez pour certain que je ne me comporterai pas autrement, dussé-je subir mille morts. (…)
Si, en effet, vous me condamnez à mort par votre vote, vous ne trouverez pas facilement un autre homme comme moi, un homme somme toute – et je le dis au risque de paraître ridicule – attaché à la cité par le dieu, comme le serait un taon au flanc d’un cheval de grande taille et de bonne race, mais qui se montrerait un peu mou en raison même de sa taille et qui aurait besoin d’être réveillé par l’insecte. C’est justement en m’assignant pareille tâche, me semble-t-il, que le dieu m’a attaché à votre cité, moi qui suis cet homme qui ne cesse de vous réveiller, de vous persuader et de vous faire honte, en m’adressant à chacun de vous en particulier, en m’asseyant près de lui n’importe où, du matin au soir.
PLATON, Apologie de Socrate (v. – 390)
[29b-30c/30e] (pp. 79-81)
Sens de la justice et vie publique
SOCRATE – Une chose toutefois pourra sembler étrange : alors que, bien sûr, je prodigue à tout vent mes conseils en privé et que je me mêle des affaires de tout le monde, je n’ai pas l’audace de m’occuper des affaires publiques et de monter à la tribune de l’Assemblée du peuple, dont vous êtes les membres, pour donner des conseils à la cité. Cela tient à ce que, comme vous me l’avez maintes fois et en maints endroits entendu dire, se manifeste à moi quelque chose de divin, de démoniaque, dont précisément fait état Mélétos (accusateur de Socrate) dans l’action qu’il a intentée, en se comportant comme un auteur de comédie. Les débuts en remontent à mon enfance. C’est une voix qui, lorsqu’elle se fait entendre, me détourne toujours de ce que je vais faire, mais qui jamais ne me pousse à l’action. Voilà ce qui s’oppose à ce que je me mêle des affaires de la cité, et c’est là – pour ma part je le crois – une opposition particulièrement heureuse. Car sachez-le, Athéniens, si j’avais entrepris de me mêler des affaires de la cité, il y a longtemps que je serais mort et que je ne serais plus d’aucune utilité ni pour vous ni pour moi-même. Et ne vous mettez pas en colère contre moi, car je vais vous assener une vérité. Il n’est en effet personne qui puisse rester en vie, s’il s’oppose franchement soit à vous soit à une autre assemblée, et qu’il cherche à empêcher que nombre d’actions injustes et illégales ne soient commises dans la cité. Mais celui qui aspire vraiment à combattre pour la justice, s’il tient à rester en vie si peu de temps que ce soit, doit demeurer un simple particulier et se garder de devenir un homme public.
PLATON, Apologie de Socrate (v. – 390)
[31c-32a] (pp. 81-82)
Sens de la justice et opinion publique
SOCRATE – Mais peut-être y aura-t-il quelqu’un pour dire : « Tu ne pourrais donc pas, Socrate, une fois que tu nous auras débarrassés de ta présence, vivre en te tenant tranquille, sans discourir ? » Ma réponse serait encore plus difficile à faire admettre à certains d’entre vous. Vous ne me croirez pas et vous penserez que je pratique l’ironie si, en effet, je vous réponds que ce serait là désobéir au dieu et que, pour cette raison, il m’est impossible de me tenir tranquille. Et si j’ajoute que, pour un homme, le bien le plus grand c’est de s’entretenir tous les jours de la vertu et de tout ce dont vous m’entendez discuter, lorsque je soumets les autres et moi-même à cet examen, et que je vais jusqu’à dire qu’une vie à laquelle cet examen ferait défaut ne mériterait pas d’être vécue, je vous convaincrai encore moins. Or, citoyens, il en va bien comme je le dis, mais il n’est pas facile de vous le faire admettre.
PLATON, Apologie de Socrate (v. – 390)
[37e-38a] (pp. 87-88)
Prendre soin du bien, dans la vie et la mort
SOCRATE – Mais vous aussi, juges, il vous faut être pleins de confiance devant la mort, et bien vous mettre dans l’esprit une seule vérité à l’exclusion de toute autre, à savoir qu’aucun mal ne peut toucher un homme de bien ni pendant sa vie ni après sa mort, et que les dieux ne se désintéressent pas de son sort. Le sort qui est le mien aujourd’hui n’est pas non plus le fait du hasard ; au contraire, je tiens pour évident qu’il valait mieux pour moi mourir maintenant et être libéré de tout souci. Voilà pourquoi le signal ne m’a, à aucun moment, retenu, et de là vient que, pour ma part, je n’en veux absolument pas ni à ceux qui m’ont condamné par leur vote ni à mes accusateurs. Il est vrai qu’ils avaient un autre dessein quand ils m’ont accusé et qu’ils m’ont condamné : ils s’imaginaient bien me causer du tort. Et en cela ils méritent d’être blâmés. Pourtant, je ne leur demande que la chose suivante. Quand mes fils seront grands, punissez-les, citoyens, en les tourmentant comme je vous tourmentais, pour peu qu’ils vous paraissent se soucier d’argent ou de n’importe quoi d’autre plus que de la vertu. Et, s’ils croient être quelque chose, alors qu’ils ne sont rien, adressez-leur le reproche que je vous adressais : de ne pas se soucier de ce dont il faut se soucier et de se croire quelque chose, alors que l’on ne vaut rien. Si vous faites cela, vous ferez preuve de justice envers moi comme envers mes fils.
Mais voici déjà l’heure de partir, moi pour mourir et vous pour vivre. De mon sort ou du vôtre lequel est le meilleur ? La réponse reste incertaine pour tout le monde, sauf pour la divinité.
PLATON, Apologie de Socrate (v. – 390)
[41c-42a] (p. 91)
