LAO TSEU, Tao Te King (Livre de la Voie et de la Vertu) (v. – 600)

In LAO TSEU, Tao Te King, Traduction Ma Kou, Collection Spiritualités Vivantes, Éditions Albin Michel, 1984

“Créer et développer,
Produire sans posséder,
Agir sans retenir,
Multiplier sans contraindre,
Ceci se nomme vertu mystérieuse.”
 

LAO TSEU, Tao Te King, 10

L’origine indicible et non-manifestée du monde


La vérité (tao) que l’on veut exprimer
N’est pas la vérité absolue.
Le nom qu’on lui donne
N’est pas le nom immuable.

Vide de nom
Est l’origine du Ciel et de la Terre.
Avec nom
Est la mère des multitudes d’êtres.

Le vide de l’être (wu)
Médite la racine de toutes choses.

L’être (you)
Considère ses manifestations.

Tous deux sont un
Mais par leurs noms diffèrent.

Un qui est secret
Mystère du mystère

Porte secrète des mystères.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 1

La vertu du non-agir (wuwei) pour dépasser les dualités


Dans le monde chacun décide du beau
Et cela devient le laid.

Par le monde chacun décide du bien
Et cela devient le mal.

L’être (you, ce qui a une forme) et le vide (wu, ce qui n’a pas de forme) s’engendrent
L’un l’autre.
Facile et difficile se complètent
Long et court se définissent
Haut et bas se rencontrent
L’un l’autre.
Voix et sons s’accordent
Avant et après se mêlent.

Ainsi le sage, du non-agir (wuwei)
Pratique l’oeuvre
Et enseigne sans paroles.

Multitudes d’être apparaissent
Qu’il ne rejette pas.
Il crée sans posséder
Agit sans rien attendre
Ne s’attache pas à ses oeuvres

Et dans cet abandon
Ne demeure pas abandonné.

LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 2

Définition de la voie (tao)


Le tao (voie, vérité, méthode) est vide
Jamais l’usage ne le remplit.
Gouffre sans fond
Il est l’origine (racine ancestrale)
De la multitude des êtres et des choses.

Il émousse ce qui tranche
Démêle les noeuds.
Discerne dans la lumière
Assemble ce qui, poussière, se disperse.

D’une profondeur invisible
Il est là
Enfant de l’inconnu
Ancêtre des dieux.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 4

La voie, racine du Ciel et de la Terre


L’esprit de la vallée (du vide) ne peut mourir
Mystérieux féminin (noyau de nuit).

Du coeur de cette mystérieuse obscurité
Sort la racine du Ciel et de la Terre

Sans cesse elle croît
Invisible, sans effort.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 6

S’accomplir par le détachement du moi individuel


Ciel et Terre demeurent.
Pourquoi durent-ils ?

Ils ne vivent pas pour eux-mêmes
Ainsi continuent-ils d’exister.

De même le sage s’efface
Et par là apparaît.

Il s’oublie lui-même
Et atteint le vivant.

Par le détachement
Il réalise sa perfection.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 7

Cultiver le Milieu (zhong)


Plutôt que tenir et remplir jusqu’à ras bord
Mieux vaut savoir s’arrêter à temps.

Marteler et aiguiser sans cesse
Ne préserve pas la lame.

Tout l’or et le jade qui remplissent une salle
Ne peuvent être gardés par personne.

Qui tire fierté de sa richesse et puissance
S’attire le malheur.

L’ouvrage accompli
Se retirer

Tel est le sens de la voie (tao).


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 9

Pratiques et définition de la vertu (te, puissance du tao)


Peut-on par l’âme du corps
Embrasser l’âme de l’esprit
Et concevoir l’unité ?

Peut-on concentrer l’expir et l’inspir du souffle
Et le rendre aussi souple que celui du bébé ?

Peut-on purifier le miroir secret
Jusqu’à rendre le regard pur ?

Peut-on gouverner l’État et veiller sur le peuple
Par la pratique du non-agir ?

Lorsque les portes du vide (du Ciel)
S’ouvrent et se ferment
Saut-on demeurer passif telle la femme ?

Pénétrer les quatre directions
Sans en rien savoir ?

Créer et développer,
Produire sans posséder

Agir sans retenir,
Multiplier sans contraindre,
Ceci se nomme vertu (te) mystérieuse.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 10

Le rôle du vide (du sans-forme, wu)


Trente rayons se joignent au moyeu
Un, qui permet l’usage du char dans l’espace.

On pétrit l’argile pour en faire un vase
Mais sans le vide interne
Quel usage en ferait-on ?

Portes et fenêtres sont percées
Pour bâtir une chambre
Seul le vide en permet l’usage.

L’être crée des phénomènes
Que seul le vide permet d’utiliser.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 11

Cultiver le centre intérieur par le détachement des sens


Les cinq couleurs aveuglent
Les cinq notes rendent sourd
Les cinq saveurs émoussent le goût.

Courses et chasses excitent la bestialité
Biens précieux entravent le progrès.

Aussi le sage
Se concentre dans l’abdomen (océan de l’énergie)
Et non dans l’oeil.
Rejette toute l’influence
Et demeure centré.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 12

Les étapes de la voie vers l’éveil : faire retour (fan) à l’origine


Plein du seul vide
Ancré ferme dans le silence
La multiplicité des êtres surgit
Tandis que je contemple leurs mutations (yi).

La multiplicité des êtres
Fait retour (fan) à sa racine.
Revenir à sa racine
C’est atteindre le silence (quiétude).
Le silence permet de trouver son destin.
Retrouver son destin renoue avec le ferme (constance).
Renouer avec le ferme amène l’éveil.
Ne pas connaître l’éveil
Conduit à la confusion.

Connaître l’éveil
Ouvre à l’impartial
L’impartial s’ouvre au royal
Le royal s’ouvre sur l’éternel
L’éternel coïncide avec le tao
Qui fait un avec la voie du tao
Rien ne peut l’atteindre
Même la mort.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 16

L’intégrité par l’agilité et l’humilité


Plié mais entier
Courbé mais droit
Vide mais rempli
Usé mais neuf.

Ayant peu, mais demeurant comblé.
Ayant beaucoup, mais demeurant perplexe.

Ainsi agit le sage,
Qui embrasse l’unité
Pour être le modèle du monde.

Il ne se montre pas et met en évidence
Il ne s’affirme pas mais éveille
Il ne se loue pas mais son mérite s’impose
Il ne se vante pas mais il dure
Il ne rivalise avec personne
Personne ne rivalise avec lui.

L’ancien adage : plié mais entier
N’est pas parole vide.
Il permet de rester intègre
Sans cesse.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 22

Le caractère provisoire des êtres (you) et de leurs mutations (yi)


Parler peu
Est naturel.

Une bourrasque ne dure pas tout le matin.
Une averse ne dure pas tout le jour.
Qui les produit ?
Le Ciel et la Terre.
Si ce Ciel et cette Terre
Ne produisent rien de durable
Comment l’être humain le pourrait-il ?

À cause de cela même
Celui qui se conforme à la voie, prend la voie
Celui qui se conforme à la vertu, devient la vertu
Celui qui se conforme à la perte, connaît la perte.

Là où manque la foi, la foi vient à manquer.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 23

Naissance et finalité de l’univers : le retour à l’origine


Quelque chose de confus et mélangé
Était là
Avant la naissance du Ciel et de la Terre

Fait de silence et de vide
Seul et immobile
Circulant partout sans s’user
Capable d’être la genèse de l’univers

Son nom reste inconnu
On l’appelle Tao.
Et, pourquoi pas,
Grand absolu.

Grand car il y a expansion
Expansion toujours plus loin
Distance qui s’en revient (spirale qui fait retour).

Ainsi, grande est la Voie
Grand est le Ciel, grande est la Terre
Grand, l’être.

Dans l’univers entier existent quatre grandeurs
Dont l’être.

L’être humain se modèle sur la Terre
La Terre sur le Ciel
Le Ciel sur la Voie
Et la Voie demeure naturelle (ziran).


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 25

Réunir les dualités dans l’unité originelle


Connaître le mâle (yang)
Préserver la femelle (yin)
Être ainsi le ravin du monde.

Qui est le ravin du monde
La vertu constante ne le quitte point
Et il retrouve l’innocence de l’enfant.

Connaître le blanc
Préserver le noir
Être ainsi la norme du monde.

Qui est la norme du monde
La vertu constante ne l’abandonne point
Et il retrouve l’infini.

Connaitre l’honneur
Préserver l’humilité
Être ainsi la vallée du monde.

Qui est la vallée du monde
La vertu constante lui est toujours abondante
Et il retourne à l’état de bois brut (état originel).

L’état de bois brut sert à creuser des ustensiles.
En suivant la nature
Le sage règne sur les charges
Car bonne coupe suit le fil (du bois).


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 28

Victoire du faible sur le fort, du souple sur le dur, de la patience sur l’impulsivité


Pour parvenir à rétrécir
Il faut d’abord laisser s’étendre.

Pour parvenir à affaiblir
Il faut d’abord renforcer.

Pour parvenir à éliminer
Il faut d’abord exalter.

Pour parvenir à prendre
Il faut d’abord donner.

Cela est subtile compréhension.

Car le souple et le faible
Triomphent du dur et du fort.

Le poisson ne peut vivre hors des profondeurs.

Les moyens d’action d’un gouvernement
Ne doivent être révélés à quiconque.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Voie, 36

Vertu authentique et vertu superficielle


La plus grande vertu s’ignore
Et c’est la raison de sa vertu.
La plus petite vertu se donne à voir
Et c’est la raison de son manque de vertu.

La première n’agit pas
Et pourtant, sans but, ne laisse rien inachevé.
La seconde agit
Et pourtant n’atteint pas son but.

Une grande bienveillance agit
Sans motifs.
Une grande rectitude agit
Mais en suivant ses motifs.
La pratique de rites parfaits agit
Mais sans réponse, persuade par sa puissance.

Ainsi, de la voie perdue vient la vertu
De la vertu perdue vient la bienveillance
De la bienveillance perdue vient la rectitude,
De la rectitude perdue surviennent les rites.
Les rites sont la peau de la loyauté et de la confiance
Mais aussi le début du désordre.
Connaissance et prévoyance fleurissent la voie
Mais marquent le commencement de la sottise.

Ainsi l’être à vaste conscience
Prend ses racines dans le tréfonds
Et non dans la surface.
Il attend du fruit
Et non de la fleur.
Il rejette la superficie
Pour adhérer à l’intime.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Vertu, 38

La racine des êtres (voie) et le principe d’humilité et de non-violence (vertu)


La voie engendre le un
Le un engendre le deux
Le deux engendre le trois
Trois engendre la multiplicité des êtres.

La multiplicité des êtres porte (sur le dos) le yin (obscur, ubac)
Et embrasse (dans ses bras) le yang (lumineux, adret).
Chaque être est le mélange engendré
Par ces deux forces (chongqi).

Les êtres humains n’aiment pas
Être considérés comme solitaires,
Désespérés et sans mérites.
Et pourtant seigneurs et princes
Doivent se référer à ces états naturellement.

Ainsi, une chose diminuée s’en trouve augmentée
Et une chose augmentée s’en trouve diminuée.

J’enseigne ce que d’autres ont enseigné :
La violence n’amène pas une mort naturelle
Que ceci soit mon précepte maître.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Vertu, 42

Entre attachement et rejet, cultiver la voie du Milieu


La renommée ou la personne
Quel est le plus précieux bien ?

La personne ou les biens matériels
Lequel a le plus de valeur ?

Du gain ou de la perte
Quel est le poison ?

Trop d’attachement
Conduit à l’épuisement.
Trop de réserves
Conduisent à de lourdes pertes.

Se contenter de peu
Évite toute disgrâce.

Qui sait se réfréner
Ne rencontre pas le danger
Et peut durer.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Vertu, 44

Connaître, comprendre et accomplir par le non-agir


Sans franchir le seuil
Connaitre l’univers.

Sans regarder par la fenêtre
Entrevoir la voie du Ciel.

Le plus loin on se rend
Moins on connaît.

Ainsi le sage
Connaît
Sans avoir besoin de bouger
Comprend
Sans avoir besoin de regarder
Accomplit
Sans avoir besoin d’agir.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Vertu, 47

Passer au-delà de l’agitation par la pratique de la voie


Dans l’étude (xue) poursuivie
On apprend de plus en plus
Chaque jour.

À la poursuite de la voie,
On s’appauvrit
Chaque jour

De plus en plus,
Jusqu’à ce que rien
Ne demeure inachevé.

L’empire se donne toujours
À celui qui est au-dessus de l’agitation.
Celui qui s’affaire dans l’agitation
Demeure incapable de l’obtenir.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Vertu, 48

Vaincre la mort


Sortir et vivre
Entrer et mourir.

Trois hommes sur dix marchent sur le chemin de vie.
Trois hommes sur dix marchent sur le chemin de mort.
Trois hommes sur dix, vivants,
Marchent dans le royaume de la mort.

On dit de celui qui sait mener sa vie
Qu’il ne rencontre pas le rhinocéros ou le tigre
En voyage
Et qu’il peut traverser une armée
Sans armures et sans armes.

En lui
Le rhinocéros ne sait où planter sa corne
Le tigre ne sait où jeter ses griffes
L’arme ne sait où loger sa lame.
Pourquoi ?
Car, pour lui, n’existe pas de royaume de mort.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Vertu, 50

La vertu de l’anticipation, pour éviter ce qui est difficile


Ce qui repose est facile à saisir.
Ce qui est latent est facile à régler.
Ce qui est fragile est facile à briser.
Ce qui est ténu est facile à dissoudre.

Agir sur ce qui n’est rien
Établir l’ordre avant que le désordre ne s’établisse.

L’arbre qu’on enserre à deux bras
Naît d’un grain infime.
Un bâtiment de neuf étages
Naît de quelques poignées de terre.
Un voyage de mille lieues
Commence par un pas.

Qui agit inconsidérément
Court à l’échec.
Qui agrippe
Perd.

Ainsi le sage qui n’agit pas
Ne mène rien.
Et n’agrippant rien
Ne perd rien.

Dans leurs entreprises
Les gens échouent près du but.
Il faut autant veiller
À la fin qu’au commencement
Afin d’éviter l’échec.

Ainsi le sage ne désire rien
Et ne cherche pas à obtenir
Des choses difficiles à obtenir.
Il apprend sans apprendre
Et transforme l’erreur en bienfait
De façon à aider la multiplicité des êtres
Afin qu’ils agissent en accord avec la nature
Sans intervenir dans son flux.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Vertu, 64

Les trois trésors de la vertu : compassion (ci), sobriété, humilité


On déclare que la voie est vaste
Et ne ressemble à rien.
En effet, vaste,
Elle ne ressemble à rien.
Ressemblerait-elle à quelque chose,
Elle deviendrait vite bien petite.

J’ai trois trésors
Que je garde et chéris.
Le premier est amour (compassion, ci)
Le second, frugalité (sobriété)
Le troisième, humilité.
Plein de compassion on peut se révéler généreux
Humble, on peut arriver à diriger.

Mais être courageux sans compassion
Généreux sans sobriété
Chef sans humilité
Mène à la mort.

Par la compassion
On peut triompher dans l’attaque
Et demeurer imbattable durant la défense.
Le Ciel porte secours
À celui qui est doué de compassion.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Vertu, 67

Vitalité du souple et du fragile


Un être humain en vie
Est souple et tendre.
Mort, il est dur et raide.

Les herbes et les arbres en vie
Sont flexibles et fragiles (vulnérables).
Morts, ils sont secs et recroquevillés.

Ainsi dureté et rigidité
Sont compagnons de la mort
Fragilité et souplesse
Sont compagnons de la vie.

Une arme puissante ne vaincra pas.
Un arbre solide sera coupé par la hache

Le grand et le fort sera abaissé.
Le souple et le fragile sera élevé.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Vertu, 76

L’eau, souple et faible, vainc toute force


Rien n’est plus souple et faible
Au monde, que l’eau.
Pourtant pour attaquer
Ce qui est dur et fort
Rien ne la surpasse
Et personne ne pourrait l’égaler.

Que le faible surpasse la force
Que le souple surpasse le dur
Chacun le sait.
Mais personne ne met ce savoir en pratique.

Ainsi le sage dit
Que celui qui prend sur lui la boue
De l’empire
Se révèle seigneur des esprits
De la Terre et des graines.
Que celui qui prend sur lui les calamités
De l’empire
Est le souverain de tous les États.

Les paroles vraies
Paraissent paradoxales.


LAO TSEU, Tao Te King (v. – 600)
La Vertu, 78