PATAÑJALI, Yoga Sūtras (Livre de l’Union) (v. – 200)

In PATANJALI, Yoga-Sutras, Traduction Françoise Mazet, Collection Spiritualités Vivantes, Éditions Albin Michel, 1991

“Le Yoga est l’arrêt des perturbations du mental.
Alors se révèle notre Centre, établi en soi-même.” 

PATAÑJALI, Yoga Sūtras 1, 2-3

Le yoga est l’union intérieure par l’exercice de la concentration (samādhi)


1. Maintenant, le Yoga (union) va vous être enseigné, dans la continuité d’une transmission sans interruption.

2. Le Yoga est l’arrêt des perturbations du mental. 

3. Alors se révèle notre Centre, établi en soi-même. 

4. Dans le cas contraire, il y a identification de notre Centre avec cette agitation du mental. 

5. Les modifications du mental sont au nombre de cinq, douloureuses ou non. 

6. Ce sont le raisonnement juste, la pensée erronée, l’imagination, le sommeil et la mémoire. 

(…)

12. L’arrêt des perturbations du mental s’obtient par une pratique intense, dans un esprit de lâcher-prise. 

13. En l’occurrence, cette pratique intense est un effort énergique pour s’établir en soi-même. 

14. Mais elle n’est une base solide que si elle est pratiquée avec ferveur, persévérance, de façon ininterrompue, et pendant longtemps. 

15. Le lâcher-prise est induit par un état de conscience totale, qui libère du désir face au monde qui nous entoure.

16. Le plus haut degré du lâcher-prise consiste à se détacher des Gunas (déterminations intérieures), grâce à la conscience du Soi (Purusha).

17. Le Samādhi Samprajnāta, où la conscience est encore tournée vers l’extérieur, fait appel à la réflexion et au raisonnement. Il s’accompagne d’un sentiment de joie et du sentiment d’exister (« je suis »). 

18. Quand cesse toute activité mentale, grâce à une pratique intense, s’établit le Samādhi Asamprajnāta, sans support. Cependant, demeurent les mémoires accumulées par le Karma (action).

19. De naissance, certains êtres connaissent le Samādhi ; ils sont libres des contraintes du corps physique, tout en étant incarnés. 

20. Les autres le connaissent grâce à la foi, l’énergie, l’étude et la connaissance intuitive. 

21. Il est accessible à ceux qui le désirent ardemment. 

22. Même dans ce cas, il y a une différence, selon que la pratique est faible, moyenne, ou intense. 

23. Le Samādhi peut s’établir aussi grâce à l’abandon à Īshvara (l’Être Suprême, le Seigneur). 

24. Īshvara est un Être particulier, qui n’est pas affecté par la souffrance, l’action et ses conséquences. 

25. En lui est le germe d’une conscience sans limites. 

26. Échappant à la limite du temps, il est le maître spirituel, même des anciens. 

27. On le désigne par le Om

28. La répétition de ce Mantra permet d’entrer dans sa signification. 

29. Grâce à cela, la conscience périphérique s’intériorise, et les obstacles disparaissent. 

30. La maladie, l’abattement, le doute, le déséquilibre mental, la paresse, l’intempérance, l’erreur de jugement, le fait de ne pas réaliser ce qu’on a projeté, ou de changer trop souvent de projet, tels sont les obstacles qui dispersent la conscience. 

31. La souffrance, l’anxiété, la nervosité, une respiration accélérée accompagnent cette dispersion du mental. 

32. Pour éliminer cela, il faut centrer sa pratique sur un seul principe à la fois. 

33. L’amitié, la compassion, la gaieté clarifient le mental ; ce comportement doit s’exercer indifféremment dans le bonheur et le malheur, vis-à-vis de ce qui ne nous convient pas. 

34. L’expir et la suspension de la respiration produisent les mêmes effets. 

35. La stabilité du mental peut venir aussi de sa relation avec le monde sensible. 

36. Ou bien de l’expérience d’un état lumineux et serein. 

37. On peut également le stabiliser en le dirigeant sur un être qui connaît l’état sans désir. 

38. Ou en restant vigilant au cœur même du sommeil et des rêves. 

39. Ou encore, en se concentrant sur un objet qui favorise l’état de méditation. 

40. La force de celui qui a expérimenté cela va de l’infiniment petit à l’infiniment grand. 

41. Les fluctuations du mental étant apaisées, comme un cristal reflète le support sur lequel il est posé, le mental est en état de réceptivité parfaite, vis-à-vis du connaissant, du connu, et du moyen de connaissance. Cet état de réceptivité est Samāpatti

42. Le Samāpatti avec raisonnement est cet état de réceptivité non encore dégagé des constructions mentales liées à l’usage des mots, à leur signification et à la connaissance qui en découle. 

43. La mémoire ayant été purifiée, comme vidée de sa substance, l’état d’unité sans raisonnement ne s’intéresse alors qu’à l’objet lui-même, libre des connotations mentales.

44. Cet état de fusion permet alors à la conscience d’appréhender la réalité subtile des choses, avec ou sans activité mentale. 

45. En atteignant la nature subtile des choses, le Samādhi (concentration-union) participe de l’indifférencié. 

46. Mais ces Samādhi eux-mêmes comportent des graines. 

47. L’expérience du Samādhi sans activité conduit à un état intérieur de paix et de clarté. 

48. Là est la connaissance de la réalité. 

(…)

51. Quand toutes les mémoires énergétiques sont supprimées, on atteint le Samādhi Nirbīja (sans graine).

PATAÑJALI, Yoga Sūtras (v. – 200)
1. Samādhi Pāda (Chapitre sur la concentration-union), 1-51 (pp. 199-203)

Connaître la réalité, c’est observer sans s’attacher


1. Le Kriya-Yoga (pratique du yoga) se fait selon trois modalités inséparables : un effort soutenu, la conscience intérieure de soi et l’abandon à la volonté divine. 

2. Le Kriya-Yoga est pratiqué en vue d’atténuer les causes de souffrance et de permettre le Samādhi.

3. Les causes de souffrance sont l’aveuglement, le sentiment de l’ego, le désir de prendre, le refus d’accepter, l’attachement à la vie. 

4. Avidya (l’ignorance de la réalité) est à l’origine des autres causes de souffrance, qu’elles soient développées, ou en sommeil. 

5. L’ignorance de la réalité, c’est prendre l’impermanent, l’impur, le malheur, ce qui n’est pas le Soi, pour le permanent, le pur, le bonheur, le Soi.

6. Le sentiment de l’ego vient de ce que l’on identifie le pouvoir de voir et ce qui est vu.

(…)

11. Les perturbations mentales qu’elles entraînent peuvent être éliminées par Dhyāna (la méditation).

12. La loi du Karma (action), que l’on expérimente au cours de naissances successives, trouve ses racines dans nos afflictions. 

13. Tant que la racine est là, le développement des causes de souffrance se fait au cours de naissances, de vies et d’expériences différentes. 

14. En raison de leur caractère juste ou non, ces expériences produisent la joie ou la peine. 

(…)

16. La douleur à venir peut et doit être évitée. 

17. L’identification entre celui qui voit et ce qui est vu est la cause de cette douleur que l’on peut éviter. 

18. Ce qui est vu se manifeste par l’immobilité, l’activité ou la clarté. Les éléments naturels et les organes sensoriels le composent et le révèlent. La raison de cette manifestation est d’en jouir ou de s’en libérer. 

(…)

20. Drashtar (celui qui voit) est seulement faculté de voir. Bien que pur, il est témoin de ce qu’il regarde (et donc altéré par le spectacle du monde manifesté). 

21. La raison d’être de ce qui est vu est seulement d’être vu. 

22. Pour l’éveillé, cela devient inutile, mais continue d’exister pour ceux qui sont dans l’ignorance.

(…)

24. La non-connaissance du réel est cause de cette confusion entre les deux. 

25. Quand elle disparaît, disparaît aussi l’identification du spectateur et du spectacle. Alors le spectacle n’a plus de raison d’être ; c’est la libération du spectateur. 

26. Le discernement, pratiqué de façon ininterrompue, est le moyen de mettre fin à la non-connaissance du réel. 

27. La connaissance de celui qui pratique le discernement devient graduellement sans limites. 

28. Quand les impuretés du mental sont détruites par la pratique du Yoga, la lumière de la connaissance donne à l’esprit ce discernement (ou discrimination). 
 

PATAÑJALI, Yoga Sūtras (v. – 200)
2. Sādhana Pāda (Chapitre sur la réalisation), 1-28 (pp. 204-206)

“Lorsque le désir de prendre disparaît, les joyaux apparaissent.” 

PATAÑJALI, Yoga Sūtras 2, 37

Les huit membres extérieurs du yoga (Ashtanga Yoga)


29. Les huit membres du Yoga (Ashtanga Yoga) sont : 
1. Yamas : les règles de vie dans la relation aux autres ;
2. Niyamas : les règles de vie dans la relation avec soi-même ; 
3. Asana : la posture ; 
4. Prānāyama : la respiration ; 
5. Pratyāra : l’écoute sensorielle intérieure ; 
6. Dhāranā : le pouvoir de concentration ; 
7. Dhyāna : la méditation ; 
8. Samādhi : l’état d’unité. 

30. Les Yamas sont la non-violence, la vérité, le désintéressement, la modération, le non-désir de possessions inutiles. 

31. Ils constituent une règle universelle, car ils ne dépendent ni du lieu, ni de l’époque, ni des circonstances. 

32. Être clair dans ses pensées et ses actes, être en paix avec ce que l’on vit sans désirer plus ou autre chose, pratiquer avec ardeur, apprendre à se connaître et à agir dans le mouvement de la vie, tels sont les Niyamas

33. Quand les pensées perturbent ces attitudes, il faut laisser se manifester le contraire. 

34. Ces pensées, comme la violence, qu’on la pratique, la provoque ou l’approuve, sont causées par l’impatience, la colère et l’erreur. 

35. Si quelqu’un est installé dans la non-violence, autour de lui, l’hostilité disparaît. 

36. Quand on est établi dans un état de vérité, l’action porte des fruits appropriés. 

37. Lorsque le désir de prendre disparaît, les joyaux apparaissent. 

38. Être établi dans la modération donne une bonne énergie de vie. 

39. Celui qui ne se préoccupe jamais de l’acquisition de biens inutiles connaît la signification de la vie. 

40. Lorsqu’on est dans un état de pureté, on est détaché de son corps et de celui des autres. 

41. Le fait d’être pur engendre la bonne humeur, la concentration d’esprit, la maîtrise des sens et la faculté d’être en relation avec la conscience profonde. 

42. Se contenter de ce que l’on a constitue le plus haut degré de bonheur. 

43. Grâce à une pratique soutenue, qui entraîne la destruction de l’impureté, on améliore considérablement le fonctionnement du corps et des sens.

(…)

46. La posture, c’est être fermement établi dans un espace heureux. 

47. Grâce à la méditation sur l’infini et au renoncement à l’effort volontariste. 

48. À partir de là, on n’est plus assailli par les dilemmes et les conflits. 

49. La cessation de la perturbation de la respiration caractérise le Prānāyama, et intervient quand on a maîtrisé Asana

50. Les mouvements de la respiration sont l’expir, l’inspir et la suspension. En tenant compte de l’endroit où se place la respiration, de son amplitude et de son rythme, on obtient un souffle allongé et subtil. 

51. Une quatrième modalité de la respiration dépasse le plan de conscience où l’on distingue inspir et expir. 

52. Alors ce qui cache la lumière se dissipe. 

53. Et l’esprit devient capable des diverses formes de concentration. 

54. Quand le mental n’est plus identifié avec son champ d’expérience, il y a comme une réorientation des sens vers le Soi. 

55. Alors les sens sont parfaitement maîtrisés. 
 

PATAÑJALI, Yoga Sūtras (v. – 200)
2. Sādhana Pāda (Chapitre sur la réalisation), 29-55 (pp. 206-208)

Les trois membres intérieurs du yoga (Samyama)


1. Dhāranā (la concentration) consiste à porter son attention vers un espace déterminé. 

2. Dhyāna (la méditation) est le fait de maintenir une attention exclusive sur un seul point. 

3. Quand la conscience est en relation avec cela même qui n’a pas de forme, c’est le Samādhi (union). 

4. L’accomplissement des trois est Samyama (conscience totale). 

5. La pratique du Samyama donne la lumière de la connaissance. 

6. Son application se fait par étapes, d’un territoire conquis à un autre. 

7. Ces trois aspects du Yoga sont plus intérieurs que les précédents.  

8. Mais encore plus extérieurs que le Samādhi Nirbīja (sans graines).

PATAÑJALI, Yoga Sūtras (v. – 200)
3. Vibhūti Pāda (Chapitre sur le développement), 1-8 (p. 209)

« Celui qui naît de la méditation est libre des constructions mentales. »

PATAÑJALI, Yoga Sūtras 4, 6

Les racines du subconscient


3. Comme le paysan rompt la digue qui empêche l’eau de s’écouler sur ses terres, l’élimination des obstacles est à l’origine de toute transformation. 

4. Les différents états de conscience ne sont que la création de l’ego. 

5. Dans la diversité des états de conscience, un seul en entraîne d’innombrables. 

6. Celui qui naît de la méditation est libre des constructions mentales. 

7. Le Karma du Yogi n’est ni blanc ni noir, celui des autres est mélangé. 

8. Car nous sommes influencés par nos souvenirs subconscients (Vāsanā) liés à des impressions antérieures. 

9. Les impressions latentes et la mémoire ont un fonctionnement similaire, même s’il s’exprime différemment selon le lieu et le moment. 

10. Il n’y a pas de commencement à leur existence car leur besoin de se manifester est là, depuis toujours. 

11. Parce qu’elles sont liées à la cause et à l’effet du terrain qui les nourrit, quand ces derniers disparaissent, ces latences disparaissent également.


PATAÑJALI, Yoga Sūtras (v. – 200)
4. Kaïvalya Pāda (Chapitre sur la délivrance), 3-11 (p. 214)

Percevoir l’unité derrière le changement


14. Mais même ce qui est changeant porte en soi le principe unique. 

15. Deux choses étant semblables, c’est à cause des différents états de conscience qu’on les perçoit différemment. 

(…)

18. L’agitation du mental est toujours perçue par la conscience profonde, toute-puissante, en raison de son immuabilité. 

19. Le mental n’a pas d’éclat en soi, puisqu’il est l’objet de perception. 

(…)

22. Le mental a une connaissance parfaite de sa propre intelligence quand il ne passe pas d’un objet à un autre et qu’il rejoint la forme de la conscience profonde. 

23. Le mental coloré par le Soi devient conscience totale. 

24. Le mental, bien qu’il soit coloré par d’innombrables imprégnations, dépend de Soi, auquel il est associé dans son activité. 

25. Pour celui qui est capable de discrimination, cessent les doutes et les interrogations sur l’existence et la nature du Soi. 

26. Alors, en vérité, le mental orienté vers la discrimination est porté vers le détachement de tout lien. 

27. Mais en raison des impressions latentes, des pensées parasites ont accès à la conscience. 

28. Celles-ci disparaissent de la même façon que les causes de la souffrance. 

29. Samādhi Dharma-Mégha (l’union dans la loi cosmique) est possible si on est désintéressé dans la pratique du discernement sous tous ses aspects, même dans la méditation à son plus haut niveau. 

30. Grâce à cette forme de Samādhi cessent les causes de souffrance et le Karma

31. Et, en regard de l’immensité de la connaissance libre de toute obscurité et de toute impureté, le domaine du savoir est insignifiant. 

32. Alors le processus de transformation des Gunas arrive à son terme, leur raison d’être ayant été réalisée. 

33. Ce processus de changement, qui se fait d’instant en instant, devient perceptible quand il s’achève. 

34. La réabsorption des Gunas, privées de leur raison d’être, par rapport au Purusha (Soi), marque l’état d’isolement de la conscience dans sa forme originelle. 

PATAÑJALI, Yoga Sūtras (v. – 200)
4. Kaïvalya Pāda (Chapitre sur la délivrance), 14-34 (p. 215-217)